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Dossiers Ex URSS et Russie

Introduction

Depuis l’élargissement de l’Union européenne (UE), le 1er mai 2004, la nouvelle carte de l’Union révèle l’existence d’un petit territoire enclavé en son sein : l’oblast de Kaliningrad [1], l’une des 89 entités composant la Fédération de Russie. Cette situation inédite est perçue, côté Russe, comme un nouveau facteur d’isolement pour un territoire séparé du reste de la Russie depuis la dissolution de l’Union soviétique (URSS) en 1991, au risque d’y favoriser le séparatisme. Côté européen, elle suscite des craintes « sécuritaires », puisque les frontières de Kaliningrad deviennent les nouvelles limites extérieures de cette Union élargie. D’ailleurs, dès l’année 2002, la perspective de cette nouvelle configuration géopolitique a été à l’origine de tensions entre Bruxelles et Moscou, liées au problème de la libre circulation des Russes à l’intérieur de leur territoire, et des citoyens européens dans l’espace Schengen. L’analyse des représentations géopolitiques que se font Russes et Européens de Kaliningrad permet d’appréhender le rapport de ce territoire avec le reste du continent européen y compris de l’UE, en faisant apparaître les enjeux géopolitiques internes et externes liés à Kaliningrad, qui n’est sous souveraineté russe que depuis tout juste soixante ans. C'est ainsi que dans une première partie nous allons plutôt effectuer une approche historique sur le l'ex-territoire de Könisberg, pour dans un deuxième temps, nous concentrer sur les enjeux actuelles et à venir de la région.
I/ Kaliningrad, Un petit grain de sable dans la mécanique européenne.

A/Les sources du problème.

En devenant indépendants en 1991, les Pays baltes ont coupé la région de Kaliningrad du reste du territoire russe. Kaliningrad se retrouve dès lors enclavée entre la Pologne au Sud et la Lituanie au Nord et à l’Est. La frontière entre la région de Kaliningrad et la Lituanie, qui n’était à l’époque soviétique qu’une limite administrative interne, change alors de statut et devient une frontière internationale. Kaliningrad n’a plus aucun lien direct avec le reste de la Fédération de Russie, et il faut désormais passer trois frontières (Lituanie, Lettonie, Russie, ou, Lituanie, Belarus et Russie) pour rejoindre depuis la région de Kaliningrad, Pskov, la ville russe la plus proche, située à 600 km de là.
Cette discontinuité territoriale de la région par rapport au centre est considérée par Moscou comme une contrainte, autant pour la séparation que pour l’isolement qu’elle est implique pour Kaliningrad vis-à-vis du reste de la Fédération. En dépit de sa façade maritime sur la Baltique, la région est dès lors représentée comme une enclave ou plutôt comme une « exclave ». Ce néologisme, largement utilisé en Russie par la presse et parmi les spécialistes, permet de qualifier à la fois l’enclavement de la région russe dans l’espace Baltique et sa situation « insulaire » par rapport au reste du territoire russe. Directement, l’enclavement prend une valeur négative, car il soulève la question de la circulation des personnes, des échanges, du commerce et par conséquent de la viabilité du territoire lui-même. Or, ces problèmes se trouvent accentués dès la fin des années 1990 par les perspectives de l’élargissement de l’UE et de l’OTAN, aux voisins de Kaliningrad, que Moscou regarde avec hostilité.
En revanche, dans l’enclave, cette nouvelle configuration géopolitique est appréhendée de façon plus nuancée par les habitants (au nombre d'un million) de Kaliningrad, puisqu’ils ont plutôt tendance à considérer l’enclavement comme un atout susceptible de favoriser le développement économique. Dès le début des années 1990, les autorités locales font le pari de l’ouverture espérant tirer partie de la situation particulière et de la position géographique de la région. Une zone économique spéciale est ainsi lancée en 1993, dont l’objectif est de faire de la région une porte d’entrée pour les échanges avec la Russie, un pont « vertueux » entre l’Union européenne et la Russie en quelques sortes. Certains rêvent alors de Kaliningrad comme d’« un nouvel Hong Kong sur la Baltique », c’est-à-dire suffisamment autonome de Moscou pour pouvoir se développer économiquement. Mais ces projets de développement, jugés sans doute trop émancipateurs par le Kremlin, ne sont pas suffisamment soutenus par la Russie, pour conduire aux résultats escomptés.
Il n’en reste pas moins que l’enclavement souligne l’appartenance européenne de Kaliningrad, puisqu’en l’encerclant, l’UE l’inclut de facto dans l’espace géographique européen. Ce qui semble d’ailleurs parfaitement percevoir la population et les autorités locales, puisque comme le rappelle le maire de la municipalité de Kaliningrad, Youri Salenko, l’ambition de Kaliningrad n’est-il pas de devenir « une ville russe au visage européen ». D’un autre côté, l’enclavement peut également être analysé comme la marque résiduelle de ce qui n’est pas intégré à l’UE. En effet, après l’incorporation forcée à l’URSS dans les cas des États baltes [2] ou à l’espace satellitaire soviétique, pour les pays d’Europe centrale et orientale, l’intégration à l’UE est vécue par ces États comme « un retour en Europe ». Pour ces peuples comme le rappelle Bronislaw Geremek, « l’entrée dans l’Union signifie la vraie fin de la Seconde Guerre mondiale puisque l’ordre établi à Yalta disparaissait ainsi de façon définitive [3] ». Cette représentation d’un « retour dans une Europe » qu’ils n’auraient jamais dû quitter met de ce fait en relief la place de Kaliningrad dans cette nouvelle Europe, et pose la question de son existence même, en tant que territoire russe. Avant 1945, la ville de Kaliningrad s’appelait Königsberg. Elle était la partie Nord de la Prusse orientale allemande (et même avant Berlin sa capitale). Par conséquent, Kaliningrad a été une terre d’Histoire, de culture et de civilisation allemande pendant 750 ans avant de devenir soviétique, puis de passer, par la force des choses, sous souveraineté russe.
B/ De Könisberg à Kaliningrad...
Le rattachement de Kaliningrad à la Russie est le résultat de deux bouleversements majeurs des rapports de forces en Europe au XXème siècle : d’abord, la fin de la Seconde Guerre mondiale, marquée par la victoire des puissances alliées, dont l’Union soviétique, sur l’Allemagne nazie en 1945 ; et ensuite, la fin de la guerre froide, symbolisée à la fois par la chute du mur de Berlin en 1989 et la dislocation de l’URSS fin 1991. Conformément aux accords de Yalta et Potsdam, la partie Nord de la Prusse orientale allemande, fut placée en 1945 sous domination soviétique ; la partie Sud revenant à la Pologne, comme l’ensemble des territoires allemands situés à l’Est de la ligne Oder-Neisse. Annexé de facto à l’Union soviétique, il représentait pour Staline un « tribut de guerre », contrepartie des sacrifices humains consentis par les Soviétiques pendant la guerre. En obtenant « un petit bout de territoire allemand » (15 100 km²), l’URSS accédait également aux ports de Pillau et Königsberg, libres de glaces toute l’année, à la différence de Leningrad et de Kronstadt dans le golfe de Finlande.
En devenant en 1946 une entité territoriale de l’Union soviétique, directement rattaché à la République socialiste soviétique fédérative de Russie (RSSFR), le sort de l’ancienne Prusse orientale fut dès lors irrémédiablement lié à celui de la Russie. En juillet de la même année, la région fut rebaptisée Kaliningrad, tout comme sa capitale administrative Königsberg, en l’honneur de Mikhaël Kalinine (1919-1948), président du Soviet suprême décédé un mois plus tôt. Les populations allemandes, qui n’avaient pas fui en 1945 devant l’avancée de l’armée rouge, furent expulsées en totalité vers l’Allemagne à l’automne 1948, après avoir servi de main-d’œuvre au démarrage de l’économie locale et surtout à l’approvisionnement en produits agricoles de l’Armée rouge et des experts soviétiques, dans l’attente de l’installation de populations soviétiques. Ces nouvelles populations arrivèrent effectivement à partir de 1946 [4] en provenance des quatre coins de l’URSS, et en particulier de sa partie occidentale qui avait été très touchée par la guerre et l’occupation allemande. Beaucoup espéraient ainsi échapper à la misère de l’après-guerre, attirés par les avantages vantés par les rabatteurs d’État qui parcouraient la Russie centrale, l’Ukraine, la Biélorussie et la Lituanie [5].
Le pouvoir soviétique s’efforça alors d’effacer une histoire, commencée sept siècles plus tôt (1254) par l’arrivée dans la région des Chevaliers teutoniques , en éliminant toutes traces de cultures ou de références allemandes. Les villes, villages, rues furent ainsi rebaptisés [6]. Dans la ville de Kaliningrad, capitale administrative régionale, le mot d’ordre était de transformer l’ancienne Königsberg, détruite à presque 90 %, en une « ville-modèle soviétique » et de lui donner une nouvelle identité, pour en faire l’avant-poste des constructeurs du communisme dans la partie la plus occidentale de l’URSS. Aussi, le centre de l’ancienne ville allemande, l’île de Kneiphof sur le fleuve Prégel, qui était depuis l’époque de la Ligue des marchands de la Hanse un important et dynamique carrefour commercial, fut délibérément marginalisé par les autorités soviétiques, comme mis hors du temps et de l’espace utile de Kaliningrad. Finalement, le seul lien, la seule passerelle avec l’Histoire allemande, ce fut Kant, le philosophe natif de Königsberg. Considéré par les Soviétiques comme l’un des fondateurs de la pensée marxiste, son tombeau, le long de la cathédrale, fut conservé. Depuis 1992, une statue du philosophe trône de nouveau devant l’Université de Kaliningrad, renommée d'ailleurs depuis la fin 2005, Université Kant.
C/ Kaliningrad face à la Tour d'Ivoire européenne.
Dès la perspective de l’élargissement de l’UE à l’Est du continent, l’inclusion « forcée » (puisque seulement géographique et non intégrative) de Kaliningrad au sein d’un ensemble de coopération politico-économique, défendeur de valeurs démocratiques et au niveau de vie plus élevé, tout en restant partie intégrante de la Fédération de Russie, suscite craintes et tensions entre Bruxelles et Moscou. Pour Bruxelles, comme la frontière de Kaliningrad devient une des frontières extérieures de l’Union européenne, l’élargissement implique la redéfinition des relations avec Kaliningrad, notamment en ce qui concerne le contrôle des frontières, la politique des visas et de l’immigration, la circulation du commerce et le transit de Kaliningrad vers le reste de la Russie via la Lituanie [7]. L’Union européenne s’efforce donc de protéger son propre territoire contre les influences « négatives » de cette région.
Face à l’UE, Moscou cherche à s’assurer de son intégrité territoriale et du maintien de l’existence de Kaliningrad comme territoire russe. Il s’agit d’éviter la remise en cause autant de la souveraineté et de l’unité de la Russie, que celle de la validité des droits constitutionnels qui garantissent la libre circulation de ses citoyens sur son propre territoire, afin de limiter l’isolement et la séparation dus à l’enclavement. De leur côté, les habitants de Kaliningrad souhaitent préserver des frontières « ouvertes » avec leurs voisins nouveaux membres de l’Union (Pologne et Lituanie). Car plus que les autres russes, ils y ont des intérêts spécifiques, avant tout économiques. Ils visent ainsi à empêcher, selon les termes de Vladimir Egorov, le gouverneur de Kaliningrad au sommet européen de Luxembourg d’avril 2001, de « transformer Kaliningrad en une réserve à l’intérieur de l’UE », qui contribuerait à la méfiance et l’éloignement à l’égard de ses voisins polonais et lituaniens.
Au fond, ce que révèlent ces trois perceptions de la nouvelle configuration de Kaliningrad consécutive au processus d’élargissement européen, c’est une représentation divergente de la frontière : d’un côté, celle d’une Europe protectrice d’acquis et de l’autre, d’une forteresse « excluante », « marginalisante ». Cette frontière est en effet l’une des limites extérieures du marché unique européen, où à l’intérieur les frontières techniques, physiques, fiscales n’existent plus depuis le 1er janvier 1993, mais également d’une zone de libre circulation, aujourd’hui des biens, services et capitaux et demain des personnes, dès que les nouveaux membres auront repris l’acquis des accords de Schengen [8]. 
Kaliningrad se retrouve donc en marge, car la région se trouve géographiquement en périphérie de la Russie du fait de son enclavement au sein de l’UE. L’Europe qui rêve d’unité depuis la chute du Mur de Berlin se voit donc de nouveau séparée physiquement, et les États voisins des nouveaux entrants (Ukraine, Biélorussie, Russie) voient se construire l’Europe, à laquelle ils se sentent (en partie) également appartenir, comme une forteresse inaccessible. Et ce d’autant plus que dans les esprits, UE et Europe sont très souvent synonymes et se confondent. Cela accentue encore la perception qu’ont ces voisins orientaux de l’UE vis-à-vis de l’élargissement, à savoir que « si un État n’est pas inclus ou sur le point de le devenir, c’est qu’il est exclu de manière irrévocable et totale ». Dans cette représentation de l’« Europe forteresse », beaucoup ont vu « une manifestation d’une volonté de mettre en place un cordon sanitaire entre l’Europe occidentale et le reste du monde ». Or ne s’agit-il pas plutôt d’une représentation basée sur une logique sécuritaire inspirée par des peurs, qui construit de fait une politique d’exclusion ?
C’est en tout cas ce que tend à montrer le cas de Kaliningrad, qui bien qu’enclavé à l’intérieur de l’Union élargie n’en reste pas moins concrètement extérieur, en périphérie de l’Union, au-delà de la limite extrême de Schengen, laissant ainsi supposer que Kaliningrad est situé dans une aire d’insécurité et d’injustice. Et de fait, on entend parler de Kaliningrad dans les médias européens (quant on en entend parler), comme d’un « trou noir », d’une zone de trafics en tous genres (drogues, prostitution, vols), très appauvrie et au plus haut taux de SIDA de toute la Fédération de Russie. C’est d’ailleurs ce qui ressort de la lecture de la communication de la commission au conseil l’« Union européenne et Kaliningrad » du 17 janvier 2001.
Si on analyse de plus près la situation de la région russe, elle apparaît moins développée que ses voisins : aujourd'hui, son PNB [9] ne représente qu’un quart de celui des Lituaniens, un huitième de celui des Polonais, et un quarantième de la moyenne en UE ; elle connaît un important taux de chômage et un faible taux d’investissements comparée à ses voisins baltes et polonais. D’où la crainte de Bruxelles que l’asymétrie économique entre l’enclave russe et ses voisins ne devienne une cause chronique d’instabilité et contribue à la hausse de la criminalité. D’autant que la relative pauvreté des habitants favorise l’économie informelle, estimée entre 50 % et 60 % du PIB régional, y compris le trafic transfrontalier ou le commerce illégal de l’ambre, dont Kaliningrad détient 90 % des ressources mondiales. Elle renforce également les trafics (dont les armes facilement disponibles du fait de la présence militaire) et aggrave les problèmes de santé publique, en particulier la recrudescence du VIH liée à la prise de drogues, et de la tuberculose. D’autre part, les problèmes d’environnement et de pollution sont nombreux à Kaliningrad. Ils tiennent en partie à la forte présence militaire à Kaliningrad à l’époque de la guerre froide, et concernent l’élimination de déchets nucléaires, biologiques, sans compter les stocks d’armes chimiques laissées sur place depuis la Seconde Guerre mondiale, véritable « bombe à retardement » écologique. L’air est de piètre qualité à cause des activités industrielles, et idem pour l’eau. L’assainissement est ancien (et date en certains points d’avant 1945) et les rejets domestiques et industriels, notamment des usines à pulpe et papier dans les fleuves et dans la mer Baltique, sont une importante source de pollution. Mais il faut y ajouter l’exploitation de pétrole, dont le développement important ces dernières années en offshore fait peser, selon Alexandra Korolovna [10] de l’organisation écologiste Ecozachita, un nouveau grand risque sur la dégradation des eaux de la Baltique, qui concentre sur le littoral de la région de Kaliningrad un tiers de la pollution marine totale. L’amélioration de la propreté de la mer Baltique préoccupe d’ailleurs particulièrement l’UE, puisque cette mer est devenue en 2004, une mer quasi intérieure à l’Union.
Le schéma sans doute le plus catastrophique pour l’UE, est que Kaliningrad devienne une « double périphérie », en étant à la fois une région isolée et délaissée hors de la Fédération de Russie et une région fermée sur elle-même, en marge de l’UE. Pour éviter la réalisation d’un tel scénario, l’UE a engagé des négociations avec la Russie sur le sort de Kaliningrad. Mais elles furent difficiles et tendues, car aux représentations sécuritaires européennes répondaient des représentations russes, concernant autant de Kaliningrad que de l’UE elle-même.
 
II/  La position de Kaliningrad, menaces ou opportunités ?

A/ Les enjeux

À l’échelle de la Russie, la région de Kaliningrad ne représente que 0,1 % du plus vaste pays du monde, mais elle conserve une valeur stratégique et une valeur symbolique vis-à-vis du reste du territoire et de l’espace baltique, mais également de l’UE. Grâce à ces ports libres de glaces toute l’année, Kaliningrad est depuis l’époque soviétique le siège de la flotte de la Baltique. Pendant la « guerre froide » entre les anciens alliés de la Seconde Guerre mondiale, alors que la mer Baltique était le lieu de rivalité Est/Ouest, Kaliningrad était « l’avant-poste soviétique de la Baltique », comme le désignaient eux-mêmes les politiques soviétiques et russes . Il jouait alors le rôle de plate-forme des opérations militaires dans la zone de la mer Baltique, et constituait le poste d’alerte avancée pour prévenir toute attaque occidentale.
Avec la fin de l’URSS, les effectifs ont été drastiquement réduits depuis 1991, passant de quelque 100 000 hommes à moins de 9 000 en 2005. La flotte de la Baltique conserve certes une fonction défensive, mais elle a désormais aussi à défendre des objectifs économiques, comme l’énonce la doctrine de la Fédération de Russie pour la Marine jusqu’à 2010, approuvée par le président Poutine en juillet 2001 [11]. Néanmoins, si cette représentation d’avant-poste militaire perdure quasiment jusqu’à 2004, c’est parce qu’elle sert aux autorités, politiques et militaires russes, de la même façon que le sont les minorités russophones vivant dans les États baltes, d’instrument pour s’opposer à l’élargissement de l’OTAN aux Pays baltes. Voir ces petites républiques encore il y a peu parties de l’Union soviétique, rejoindre l’ancien bloc ennemi, blesse en effet la fierté et le prestige de la Russie en tant que grande puissance. Mais plus encore, cette intégration des États baltes fait craindre à l’armée russe, de part la proximité des États baltes de territoires considérés par la Russie comme stratégique, que l’OTAN n’y installe des points d’appui militaires, voire n’y stationne des armes nucléaires. L’armée russe craint avant tout l’encerclement de Kaliningrad par des pays membres de l’OTAN.
L’opposition de la Russie à cet élargissement se manifeste par des avertissements proférés par des représentants russes, qui remettent en cause la poursuite de la réduction des forces armées à Kaliningrad par une politique contraire, ou qui considèrent toute demande de démilitarisation de Kaliningrad par les États voisins, comme une atteinte à l’intégrité territoriale de la Fédération de Russie. Elle prend également la forme de manœuvres militaires organisées à Kaliningrad, sans que les États riverains en soient informés, ou qui visent à souligner l’importance stratégique de Kaliningrad. Ce fut le cas à l’été 1999 de la plus importante manœuvre militaire russe organisée depuis plusieurs années et appelée, de manière très explicite, « Zapad 99 », c’est-à-dire « Ouest 99 » ! Le scénario reposait d’ailleurs sur l’attaque militaire de Kaliningrad par l’OTAN. Tout en contrant l’« otanisation de la Baltique », l’instrumentalisation par la Russie de Kaliningrad comme avant-poste militaire vise également à affirmer la souveraineté russe sur le territoire tant au niveau politique que militaire. Ce que traduit d’ailleurs, l’élection au poste de gouverneur régional de l’ancien commandant en chef de la flotte de la Baltique, l’amiral Vladimir Egorov, en novembre 2000, car en plaçant aux affaires « civiles » un militaire, elle permet de garantir le maintien des intérêts de sécurité de la Russie, tout en soulignant le haut prestige des officiers dans la région et par conséquent l’importance du caractère militaire de Kaliningrad.
À côté de cette valeur militaro-stratégique, Kaliningrad possède pour les Russes une valeur symbolique. En tant que point le plus occidental de la Russie (situé à 1 200 km de Moscou, mais seulement à 600 km de Copenhague ou de Berlin), la région de Kaliningrad permet également à la Russie d’être véritablement européenne et pas seulement asiatique. Kaliningrad est en quelque sorte la deuxième « fenêtre » russe sur l’Europe, après la « première », Saint-Pétersbourg, pour reprendre la célèbre formule de Pouchkine utilisée dans son poème Le Cavalier de bronze (1836), qui décrit la fondation de Saint-Pétersbourg par Pierre le Grand en 1703, afin d’ouvrir le pays sur l’Occident. Une fenêtre hautement symbolique, car elle s’ouvre non seulement sur l’Europe et l’Occident, mais également sur la Baltique, où le recul de la Russie, depuis la fin de l’Union soviétique et les indépendances baltes, a largement réduit l’accès russe à la mer. La Russie a donc perdu une zone essentielle, voire stratégique au niveau économique et militaire, du fait de la présence des ports de Tallinn, Riga, Ventspils, Liepaja et Klaïpeda, transit de 20 % du commerce maritime russe et débouchés, pour certains, des oléoducs qui servent aux exportations d’hydrocarbures vers l’Europe.
Ainsi, le maintien de la souveraineté russe sur ce territoire devient en quelque sorte le « cheval de Troie » de Moscou face à l’UE. Pour Moscou, cette région comme d’ailleurs tout territoire russe, est inaliénable. Comme le rappelle Youri Afanassiev dans l’inconscient collectif russe, « la terre est notre mère à tous et on ne peut la diviser en morceaux, car cela reviendrait à démembrer sa propre mère ». Et cela est d’autant plus perçu de la sorte que Kaliningrad n’est russe que depuis soixante ans, et obtenu comme compensation des 20 millions de Soviétiques [12] qui ont péri au cours de la « grande guerre patriotique [13] », si bien qu’elle est presque considérée comme un « dû », qui ne peut être cédé ou devenir indépendant. De plus, en tant que « l’un des derniers symboles concrets de la Seconde Guerre mondiale », sa perte serait alors perçue par la Russie comme une « nouvelle » défaite, d’autant plus humiliante qu’à Moscou domine « le sentiment d’avoir perdu la guerre froide » et qu’elle aurait lieu dans un espace où justement la présence russe a nettement reculé depuis 1991 avec la perte des Pays baltes.
Ainsi, le Parti républicain balte de Sergueï Pasko qui réclame pour Kaliningrad, en accord avec la constitution fédérale, un « statut souverain » d’association avec la Russie qui laisserait à Moscou ses pouvoirs régaliens et à Kaliningrad plus de moyens pour se développer, bien que très minoritaire puisqu’il est soutenu par moins de 5 % de la population, a été interdit à l’été 2003. Pour régler le problème du transit, Sergeï Pasko allait jusqu’à proposer une association de facto avec l’UE, garante de l’indépendance de la nouvelle République balte (Königsberger Express, n° 3, 2005). Une idée reprise aujourd’hui par Vitautas Lopota, député de l’opposition à la Douma régionale qui, dans son mouvement Respublika lancé en février 2005, propose que la région de Kaliningrad devienne la XXIIe République de la Fédération de Russie et puisse adhérer à l’Union européenne en tant que membre associé, tout en restant partie intégrante de la Fédération de Russie.
Aussi, après avoir redouté au début des années 1990 une re-germanisation de Kaliningrad liée au passé allemand du territoire, les autorités russes sont préoccupées par l’élargissement, qui pourrait signifier une « absorption voilée de l’enclave par Union européenne ». Selon Moscou, l’enclavement et l’isolement de la région place la population de Kaliningrad comme dans un « cul-de-sac », ce qui pourrait la pousser à se tourner vers l’UE, plutôt que la Russie, si le manque de perspective matériel et le blocage d’un accord avec l’UE perduraient. Or la mise en place d’un visa pourrait encore accélérer ce processus par le détachement de facto du territoire de la Russie, provoqué par la fin de la libre circulation entre Kaliningrad et le reste de la Fédération. Et ce d’autant, que le gouvernement russe est conscient du pouvoir d’attraction de l’UE sur la population de Kaliningrad, qui se rend plus fréquemment à Vilnius, Varsovie ou Berlin qu’en Russie (9 millions de passages par an vers la Pologne et la Lituanie), et des jeunes générations qui se « sentent autant russes que européennes ».
Cette peur que l’UE ne contribue à des tensions séparatismes a d’ailleurs poussé Moscou, à se méfier des initiatives européennes dans la région. L’UE est ainsi parfois montrée, dans les médias et dans certains milieux politiques russes, comme la cause de tous les maux et problèmes dont souffrirait Kaliningrad : « L’isolement de Kaliningrad est principalement le résultat des décisions prises par l’Union européenne », et dont la responsabilité financière doit être engagée pour payer les dommages qui découlent de l’élargissement pour la région.
Ces représentations se traduisent par l’ambivalence de la Russie vis-à-vis de l’UE, dont elle veut à la fois faire une priorité de sa politique étrangère, mais dont elle se méfie, et à laquelle elle n’hésite pas à s’opposer, à s’affronter diplomatiquement, en ce qui concerne Kaliningrad et la question du transit, et plus récemment au cours de la révolution « orange » en Ukraine. Le discours de président russe Vladimir Poutine [14] au cours d’une conférence de presse en juin 2002 au sujet de Kaliningrad en est la parfaite illustration : « Nous sommes favorables au développement de relations avec l’UE. Nous sommes une partie de l’Europe et nous attendons à ce que l’expansion de l’UE conduise à un approfondissement de notre coopération avec nos partenaires en Europe [...]. Nous n’accepterons jamais que des décisions, par leur nature, détruisent le territoire souverain russe. Et l’introduction de conditions spéciales d’un certain ordre pour Kaliningrad aurait sans aucun doute cet effet. » 
B/  Le face à face sécurité/souveraineté

Jusqu’à l’été 2003, les habitants de Kaliningrad bénéficiaient d’un régime de faveur, leur permettant de franchir les frontières des deux États voisins sans visa, sur simple présentation de leur passeport intérieur comme à l’époque soviétique, et d’y séjourner pendant 30 jours. Aussi, la liberté de circulation est perçue par les habitants de Kaliningrad, mais aussi par la Russie, autant comme une nécessité qu’un droit. Une nécessité pour l’économie de la région qui dépend des exportations, mais aussi à un niveau psychologique, pour relativiser le sentiment de « vivre dans une souricière » ou « comme des Indiens parqués dans une réserve [15] » et pouvoir ainsi se rendre facilement dans le reste du pays pour visiter parents et amis, où tout simplement fleurir une tombe. Il s’agit également d’éviter que la Pologne et la Lituanie ne soient plus familières aux écoliers et étudiants de Kaliningrad, qui selon le ministère des Affaires étrangères de Russie, ne visiteront plus la Russie, s’il leur faut un visa . La nécessité du libre mouvement des personnes apparaît telle, que les députés de la Douma locale appelèrent, dans la perspective de la mise en place du régime de visa de Schengen aux frontières de Kaliningrad, leurs homologues des États de la région baltique à la mise en place d’un « Schengen balte ». Considérées par les Russes comme un droit humain fondamental, les dispositions favorables de libre passage vers la Lituanie sont assimilées à un « acquis », que les exigences communautaires imposées aux nouveaux États membres tendent à remettre en cause, au nom de la libre circulation intérieure à l’espace Schengen. Or pour Bruxelles, il était inconcevable de troquer les accords de Schengen, en accordant une dérogation pour l’enclave, et pour Moscou, la fin de la libre circulation était perçue comme un risque d’isolement susceptible de favoriser à ses yeux l’autonomisation, voire la sécession de la région.
Si la position de la Russie se fige alors sur le maintien de la liberté de circulation des Russes de Kaliningrad via la Lituanie, c’est parce que les Russes ne saisissent pas, avant tout par méconnaissance, l’importance de l’acquis communautaire pour l’UE, et donc son intangibilité. Et ce d’autant, qu’au niveau de l’Union, des dérogations éventuelles aux dispositions de Schengen pour les habitants de Kaliningrad font craindre des mouvements migratoires internes à la Russie vers l’enclave, qui contribuerait à une pression migratoire sur l’UE, dans la mesure où il n’existe aucune restriction pour les Russes à l’installation à Kaliningrad.
Ainsi, le représentant du Ministère des affaires étrangères de la Fédération de Russie à Kaliningrad, Arthur Kuznetsov, n’hésite à comparer les pratiques communautaires à celles de « régimes comme ceux de Staline ou Pinochet ! » ; et de rappeler que seule une décision de justice peut enlever ou restreindre la liberté d’un individu. Pour sa part, Dimitri Rogozine, le président du Comité des relations internationales de la Douma fédérale et représentant spécial du président Poutine pour Kaliningrad, réclame « pas de visa pour voyager à l’intérieur de la Russie ». Quatre cent un députés de la Douma fédérale de Russie allèrent même jusqu’à signer une résolution critiquant de front une « Union européenne qui préparait les conditions d’une aliénation artificielle de Kaliningrad ». À titre indicatif, il semble nécessaire de rappeler que les citoyens européens souhaitant se rendre en Russie sont soumis par les autorités russes à l’obtention d’un visa payant, qui nécessite lui-même l’obtention d’une invitation et la souscription à une police d’assurances, sans compter que sur place, les voyageurs doivent se faire enregistrer auprès des autorités locales, afin d’obtenir contre paiement un formulaire exigé à la sortie du territoire russe !
 
Du fait de l’histoire soviétique, dont les Russes se sentent plus particulièrement les héritiers, la fin de la continuité territoriale par la mise en place de visas était peut-être également ressentie comme une « insulte », car émanant de peuples qu’ils avaient longtemps dominés (Lituaniens et Polonais). Or justement ces deux États ne voulaient se retrouver ni dans une situation d’infériorité vis-à-vis de l’Union européenne, dont ils devenaient membres, ni dans une position de faiblesse vis-à-vis de la Russie, dont ils avaient longtemps subi la domination, par la mise en place de dérogations concernant l’acquis Schengen pour les habitants de Kaliningrad. La Lituanie, dont la position géographique l’oblige à jouer le lien terrestre entre Kaliningrad et le reste de la Russie et à servir au transit entre les deux parties de la Russie depuis la dissolution de l’Union soviétique, ne voulait en aucun cas devenir un État membre de l’Union de « seconde zone », à cause de dispositions particulières (pour Kaliningrad) dérogeant à l’acquis communautaire.
Les solutions envisagées côté russe pour permettre la libre circulation suscitent d’autant plus l’inquiétude des voisins de Kaliningrad. Elles vont en effet de la construction (quelque peu fantaisiste !) d’un tunnel jusqu’à la frontière de la Biélorussie, à la mise en place de trains blindés via la Lituanie ou la Pologne. Or, elles évoquent aux uns, les pires souvenirs de la déportation des populations juives pendant la seconde guerre mondiale et aux autres, les dispositions du corridor de Dantzig pendant l’entre deux guerres qui avaient conduit à la guerre et à la disparition de la Pologne des cartes européennes. La perspective d’un « nouveau corridor à la Dantzig » a donc été écartée par ces deux États, qui rejetèrent toute proposition de « corridors extraterritoriaux », comme l’a expressément souligné le Premier ministre polonais Lezcek Miller début 2002 (Le Monde, 8 mars 2002). Tout comme les Russes d’ailleurs, qui finalement s’opposèrent à l’établissement de « voies terrestres réservées aux seuls autochtones souhaitant se déplacer entre l’enclave et la métropole », à l’instar des Berlinois de l’Ouest, qui pendant la guerre froide pouvaient se rendre en Allemagne de l’Ouest par des autoroutes de transit, spécialement désignées et surveillées, situées sur le territoire de la RDA.
L’analyse des trois principales « écoles de pensée » influentes parmi les élites politiques et académiques russes permet de mieux appréhender la position et la stratégie russe face au problème de Kaliningrad. Selon Alexander Sergounim, celle dont l’influence reste la plus importante au début des années 2000 est l’école classique des « réalistes politiques », qui estiment que Kaliningrad est la manifestation de l’éternelle rivalité Est/Ouest et que l’Union européenne est un instrument des États-Unis. Les Occidentaux auront donc pour seul objectif de rendre viable économiquement la région de Kaliningrad, afin d’amarrer les trois États baltes au continent européen, en appuyant la modernisation des infrastructures au détriment de l’industrie et l’agriculture. Parmi ces réalistes, certains pensent même que l’Union européenne est « téléguidée par l’Allemagne » qui souhaite récupérer le territoire ; d’autres, que les Occidentaux cherchent à « désintégrer » la Russie en soutenant les éléments séparatistes présents à Kaliningrad. L’école réaliste préconise donc pour le transit des biens et personnes via la Lituanie d’établir un corridor, comme entre l’Allemagne et la Prusse-Orientale après la première guerre mondiale. Pour cette école, aucune coopération n’est réellement possible avec l’Union européenne, et Kaliningrad doit conserver, voire même « muscler » son importance stratégique.
L’école libérale dite des « institutionnalistes libéraux » considère elle que la fin de la guerre froide a rendu Kaliningrad inutile d’un point de vue stratégique, et qu’elle doit tirer parti de sa position qui est une « chance » pour la Russie. Les « libéraux » sont donc prêts à négocier avec Bruxelles, considérant que des relations de confiance entre Moscou et Bruxelles permettraient le règlement de problèmes techniques, y compris celui des visas. Quant aux globalistes, ils considèrent que Kaliningrad doit profiter efficacement du processus de mondialisation et de régionalisation en cours autour de la Mer Baltique. Les relations de la Russie avec l’UE doivent se réaliser, selon eux, entre régions et non avec le pouvoir central, faisant de Kaliningrad une sorte de « laboratoire » et un interlocuteur privilégié de l’UE.
Les conceptions de ces trois écoles de pensées expliquent les divergences de Moscou, dont les intérêts ne correspondent pas toujours à ceux de l’enclave et les « balbutiements du pouvoir central » depuis le début des années 1990 pour « élaborer une stratégie cohérente » pour Kaliningrad, « alternant mesures centralisatrices et décentralisatrices ». Relayées dans les milieux d’influence du Kremlin, elles ont avant tout servi à alimenter une rhétorique négative vis-à-vis de l’UE, traduisant les inquiétudes de Moscou face à l’élargissement.
Sur le problème du transit, le compromis vient finalement de la communication faite par la Commission en septembre 2002 sur les moyens de « faciliter » le transit des ressortissants russes en direction et en provenance de Kaliningrad, et conduit à la déclaration commune lors du sommet Russie-UE en novembre de la même année. Comme le qualifie parfaitement Dov Lynch (chercheur à l’Institut d’Etudes de Sécurité de l’Union européenne), ce compromis est « de substance pour Moscou, de forme pour Bruxelles ». En effet, Bruxelles par pragmatisme évite d’utiliser le terme de « visa », pour désormais parler de « document de transit facilité » (FTD - facilitated transit document). Or en réalité, ce document équivaut à une version simplifiée et gratuite du régime Schengen de visas. Pour les entrées multiples et avec n’importe quel moyen de transports, il est émis auprès des autorités lituaniennes (consulats) depuis juillet 2003 gratuitement pour une période d’un an. Pour les voyages simples par train en direction ou en provenance de Moscou et Saint-Pétersbourg, un « document de voyage ferroviaire facilité » (FRTD - facilitated rail travel document) est émis au moment de l’achat du billet de train, mais il peut être refusé par les autorités lituaniennes.
À l’étude de ce compromis, on constate les représentations ont joué de part et d’autre, à la fois dans la conception de la frontière et de son franchissement, et dans les perceptions de Schengen et des intérêts de chacun des acteurs. À tel point d’ailleurs, que schématiquement, un simple mot aura suffit à débloquer la situation entre Moscou et Bruxelles ! Pour la Russie du Président Poutine qui avait fait de Kaliningrad, un problème de « premier plan », la solution apportée lui permet de ne pas perdre la face, ni d’apparaître dans une position de faiblesse vis-à-vis de l’Union. D’ailleurs, l’accord obtenu en novembre 2002 est présenté par Moscou comme un « triomphe diplomatique », puisque la Russie a réussi à « convaincre l’UE de modifier ses règles en permettant aux Russes de transiter par la Lituanie sans visas ». Mais ce que révèle aussi l’étude de la représentation sécuritaire de l’UE du problème de Kaliningrad, c’est au fond la mauvaise image, dont jouit la région russe en Europe : celle d’une « terra incognita » dans la nouvelle Europe, zone de trafics en tous genres, malade de tous les maux (pauvreté, Sida, insécurité...).

C/  Opération séduction

Il faut d’abord relativiser les données concernant l’« enclave russe ». Depuis la fin de la guerre froide, la région de Kaliningrad a perdu de son importance stratégique, ses effectifs militaires ont été drastiquement réduits. Elle ne représente plus une menace pour les pays voisins, ni un risque pour la stabilité régionale. De la même façon, en visitant la région, ce n’est pas l’insécurité qui domine ou la pauvreté qui frappe, mais plutôt un important niveau de consommation, assez comparable d’ailleurs à d’autres régions de Russie, loin donc de l’image véhiculée en Europe comme en Russie par les médias. D’ailleurs, la croissance du produit régional brut est constante depuis 1998, bien qu'ayant un peu ralenti depuis le pic de 2002 (10% par an), et reste la plus élevée de toutes les autres régions de Russie. Et le calcul de la richesse régionale en parité de pouvoir d’achat (PPA [16]) et en tenant compte de l’économie informelle (estimée à 60 % du PIB local) montre que le niveau de vie de Kaliningrad est équivalent à 95 % de celui de la Lituanie et à 75 % de celui de la Pologne.
Il est vrai que la région dispose d’atouts économiques non négligeables  : des secteurs dynamiques dans l’industrie du bois et du papier, de l’électronique (fabrication de télévisions, réfrigérateurs) et de la pêche (grâce à la deuxième flotte de pêche de toute la Russie et de ses nombreuses conserveries de poissons). Au niveau des ressources naturelles, Kaliningrad détient 90 % des réserves mondiales d’ambre et exploite du pétrole, dont les revenus alimentent 15 % du budget régional. À noter également, les importantes infrastructures portuaires (Kaliningrad, Svetly et Baltiisk, port militaire dont une partie est aujourd’hui aménagée à des fins civiles), sans oublier le potentiel touristique. On trouve dans la région de Kaliningrad plusieurs stations balnéaires au bord de la Baltique comme Zelenogradsk et Svetlogorsk, très prisées à l’époque soviétique, mais également un site naturel unique au monde, la lagune de sable du Cordon des Coures, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, ainsi que plusieurs lieux d’intérêts historiques, dont le tombeau de Kant ou les sites des grandes batailles napoléoniennes Tilsit, Friedland, Eylau (respectivement aujourd’hui Sovietsk, Pravdinsk et Bagrationovsk). Les célébrations des 750 ans de Kaliningrad (ou plutôt de Königsberg) en juillet 2005 sont à cet égard l’occasion d’un retour sur une Histoire, susceptible de donner une image plus positive de la région, en augmentant l’attractivité de la région, notamment par la médiatisation de l’événement et la rénovation urbaine, qui comprend l’édification d’une cathédrale orthodoxe dans le centre-ville de Kaliningrad.
L’élargissement de l’UE semble déjà avoir eu un impact positif sur la région de Kaliningrad : le fret maritime a doublé entre 2002 et 2003, une « stratégie de développement régional jusqu’à 2010 » a été décidée. Le gouvernement fédéral russe a également fait preuve, après les nombreuses tergiversations, d’un grand pragmatisme pour s’adapter à la nouvelle situation de sa région enclavée. Quelques jours avant la mise en place du nouveau régime de visa en Lituanie le premier juillet 2003, le gouvernement russe a annoncé la baisse des tarifs aériens [17], les rendant aussi concurrentiels que le train. Il reste encore à redynamiser les investissements étrangers qui sont peu importants (entre 1993 et 2003, la région n’a su attirer que 95,3 millions de dollars d’investissements étrangers légaux), malgré la mise en place de la zone économique spéciale, où il n’est plus possible de tricher avec les importations occidentales. Les prix des voitures importées se sont multipliés par deux ou trois à cause des taxes douanières, et le nouveau gouverneur de la région, Georgi Boos, élu par la Douma locale en septembre 2005, a promis que la région ne vivra plus « aux crochets de Moscou ».
Les voisins polonais et lituaniens sont les partenaires commerciaux les plus actifs dans l’enclave, suivis de près par l’Allemagne. BMW a installé une ligne d’assemblage pour ses voitures destinées au marché russe, comme d’ailleurs le coréen KIA. Mais dans l’ensemble, du fait de sensibilités historiques, l’Allemagne reste plutôt en retrait dans la région et favorise plutôt les politiques de coopération de ses Länder, comme le Brandebourg, le Schleswig-Holstein ou Hambourg, très liés historiquement à la Prusse-Orientale. Néanmoins, après dix ans d’attente, un consulat allemand a ouvert ses portes à Kaliningrad en février 2004 et la liaison ferroviaire avec Berlin a repris du service à la mi-décembre 2003. Le Danemark et la Suède mènent également une politique de coopération dynamique à Kaliningrad, au niveau social (santé publique) et de l’environnement, visant à favoriser la stabilité de la région baltique, dont ils font partie.
Le développement de coopérations entre Kaliningrad et les pays riverains de la Baltique joue donc un rôle de plus en plus prégnant, favorisant la stabilité régionale et le développement économique de la région russe dans l’espace de coopération baltico-européen, qui est également l’espace géographique auquel elle appartient. Mais tant que Moscou conservera le moyen de contrôler l’ouverture de la région sur son environnement extérieur, le développement de Kaliningrad restera l’« otage géopolitique » de Moscou et s’en retrouvera entravé.
Conclusion
Quarante-cinq années sous l'ère soviétique ont radicalement transformé Kaliningrad d'une région sous influence germanique depuis des siècles en une région russophone fermée à tout présence étrangère et vivant presque uniquement de l'industrie militaire.
Depuis 2000, les choses évoluent, que ce soit du coté de Moscou ou de Bruxelles. La politique de l'UE (dite septentrionale) a eu des répercussions positives que ce soit dans les domaines de l'environnement ou de la santé. L'attitude de l'Union européenne favorise de facto l'intégration de Kaliningrad dans l'espace européen, tant en étant loin toutefois de régler tous les problèmes inhérent à l'enclave. Ainsi, Moscou fait preuve d'ouverture à travers les discours, et le statut de « région pilote » accordé à l'enclave en est une preuve. Seulement Vladimir Poutine, le président russe, mène une politique allant a l'encontre des objectifs affichés. Il prône la coopération mais mène une politique centralisatrice qui réduit considérablement le pouvoir des autorités locales. Vu sous cet angle, l'avenir de Kaliningrad peut sembler pessimiste puisque la politique de Moscou conduit plutôt à l'isolement de la région. Néanmoins, l'UE a aussi sa part de responsabilités dans la situation difficile où se trouve Kaliningrad. La Russie a, par exemple, proposé de créer dans le cadre de l'Accord de Partenariat et de Coopération (APC) un sous-comité traitant uniquement des questions liées à Kaliningrad. De plus, comme nous l'avons vu, en imposant une frontière Schengen stricte, l'UE tend a s'ériger en « forteresse » dans une région qui dépend grandement des échanges transfrontaliers.
Malgré tout, le bilan reste positif et la situation continue de s'améliorer à Kaliningrad. Mais pour que cet « île » russe soit un exemple de réussite, Moscou devra lâcher du leste, aussi bien au niveau économique, que institutionnel. Mais jusqu'où peut aller le Kremlin sans craindre l'apparition d'un séparatisme, alors que le problème tchétchène n'est toujours pas réglé ? L'avenir nous le dira...

Introduction


Le Tatarstan est une république de la Fédération de Russie, située sur le bassin de la Volga, qui tire son nom du peuple Tatar, et dont la capitale est Kazan. Comprise entre la vallée moyenne de la Volga et l'avant-pays ouralien, le Tatarstan, issu de la république socialiste soviétique autonome de Tatarie (1922-1992), rassemblait en 1991, sur un territoire de 68 000 kilomètres carrés, une population de 3 679 400 personnes. Les Tatars, qui appartiennent au rameau turc de la famille ethno-linguistique altaïque, étaient, en 1926, dans l'ensemble de l'Union soviétique, au nombre d'environ 3 311 000, alors que la population totale de la Tatarie ne s'élevait alors qu'à 2 800 000 personnes. On parle ainsi d’une diaspora tatare diffuse en Asie centrale.
 

L'installation des Russes en Tatarie, a débutée au lendemain de la prise de Kazan par les armées du tsar en 1552, et s'est poursuivie constamment, notamment avec la découverte du pétrole au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ayant contribué à accroître fortement l'importance numérique du groupe slave vivant à l'intérieur des frontières de la Tatarie. Après l'éclatement de l'URSS, les Tatars ne représentaient encore que 48 % de la population au sein de la république socialiste soviétique autonome de Tatarie, contre 43 % pour les Russes, ce qui accentuait le phénomène de « déterritorialisation » ou plutôt  de territorialisation multiple des tatares.  Au carrefour des civilisations chrétiennes orthodoxe et musulmane, des langues russe et tatare (turcophone), des influences européennes et ottomanes, une vie multiculturelle intense s’est développée au sein de cette communauté pendant des siècles

 

Dans les années qui ont précédé la disparition de l'Union Soviétique, les autorités de la république de Tatarie réclamaient le statut de république soviétique à part entière, et non celui de  république autonome au sein de la Russie comme cela est le cas aujourd’hui.  Le 30 août 1990 la république Tatare adopte la déclaration de la souveraineté. En 1992, le Soviet suprême de la république du Tatarstan a  déclaré adhérer à la CEI comme membre fondateur. Cependant, le Tatarstan est demeuré intégré à la Fédération de Russie, mais disposant d'une autonomie plus importante que toutes les autres entités qui la composent. Pour autant, les velléités indépendantistes de la communauté tatare vis-à-vis de  l’Empire Tsariste, de l’Empire Soviétique puis de la Russie n’ont pas permis à la dite république autonome de sortir du cercle centralisateur russe. Particulièrement, la politique d'harmonisation de la législation initiée par Vladimir Poutine depuis les années 2000, a amené un retour à une plus stricte intégration dans la fédération.

 

Les tentatives échappatoires n’ont pourtant pas été rares, comme l’atteste la figure du Sultan Galiev, véritable investigateur du marxisme musulman, modèle politique à diffuser dans la Ouma dans le but de libérer les musulmans de la domination russe. La trop grande autonomie politique et confessionnelle acquise par Sultan Galiev va pousser Staline à l’uniformisation soviétique ne laissant guère d’autonomie. La politique de russification qui suivra, enfouira les particularismes tatares sans jamais toutefois les annihilés. C’est pourquoi, après l’effondrement de l’URSS la communauté tatare sera prise de sursauts nationalistes en éveil constant depuis la politique adoucissante de Mikhaïl Gorbatchev. Le renouveau identitaire tatar passera alors par leur identification à  un islam modéré et l’usage de la langue tatare, comme « déconstruction » du communisme et de la politique de russification et d’uniformisation.

 

Ainsi, il convient de se demander dans quelles mesures le Tatarstan s’est-il affirmé comme un foyer de réappropriation identitaire  au sein d’un environnement assimilationniste ?

 

Les mouvements nationalistes et marxistes au Tatarstan (I), furent les prémisses des futures revendications identitaire et nationaliste exaltées par des particularismes socio-culturels (II)


Première partie : mouvements nationalistes et marxistes au Tatarstan

 

 

 

La situation du Tatarstan jusqu’au début du 20ème siècle : la naissance du mouvement national tatare.

 

 

Les répressions suite à la conquete

 

 Le Tatarstan a été conquis et colonisé par les Russes dès 1552 sous le règne d’Ivan le Terrible. La pays tatar devient “une colonie russe soumise à une exploitation illimitée” [1]. Le peuple russe, qui était jusque là victime des invasions tatare-mogoles des Khans, se livre à une politique de domination et de répressions très forte. Suite à la victoire militaire, les Russes se livrent à une occupation systématique, expulsant les Musulmans des villes, accaparant les meilleures terres situées dans les vallées des fleuves. Pendant le règne de Pierre le Grand et de l’Impératrice Anne, une politique de colonisation de peuplement se met en place. Dès la première moitié du 18ème siècle, la dispora tatare s’établit dans la région voisine de Kazan et de la Moyenne Volga, principalement dans l’Oural, les steppes kazakhes et au Turkestan. Au début du 20ème siècle,  la population du territoire tatar atteignait les  1 500 000 personnes dont 52,7 % de Russes, 38,2 % de Tatars et 9,1 % de Finnois et Cuvases. Plus de la moitié des représentants du peuple tatar habitait hors de la région de Kazan. Cette particularité démographique est un des éléments qui explique que le mouvement nationaliste tatare aura toujours tendance à ne pas se restreindre au sens étroit de la notion de nation mais se colorera rapidement de “panislamisme” et de “panturquisme”. Le transfert de population russe occupant les propriétés terriennes de Kazan provoque une transformation de l’élite féodale tatare qui doit trouver des nouvelles ressouces après la confiscation de ses terres et devient une bourgeoisie marchande et commerçante.

 

 

 

La Russie tsariste mena une politique d’assimilation des Tatars basée sur des répressions religieuses envers la foi musulmane et un encouragement fort aux conversions. Des destructions de mosquées ainsi que des interdictions de possèder d’employer une main d’oeuvre chrétienne ou des confiscations de propriétés terriennes sanctionnaient les populations musulmanes. Cette stratégie eut un succès très relatif quant au nombre de conversions durables et eut pour effet de provoquer une haine vivace envers les occupants Russes orthodoxes.

 

 

 

La politique d’ouverture de Catherine II et le développement d’une bourgeoisie capitaliste musulmane

 

 

 

Le règne de Catherine II marqua un revirement de cette action. Les persecutions et la politique de conversion cessèrent. Cette souveraine permit la création d’une assemblée spirituelle musulmane indépendante d’Istanbul et le développement d’écoles musulmanes très orthodoxes (maddrassahs et maktabs) qui permit un renouveau de la foi musulmane et une instruction de bonne qualité parmi les enfants de l’élite marchande tatare. La libéralisation avait pour but la mise en place d’une collaboration entre la bourgeoisie commerçante tatare qui précédait l’expansion territoriale russe la facilitant. L’extension de l’Empire russe s’accompagne de l’islamisation et de la tatarisation des peuples allogènes vaincus. Les Tatars, premier peuple musulman capitaliste, exportent leur religion très conservatrice qui se confond avec leur vision panislamiste et nationaliste.

 

 

 

Leur prosélytisme tatar se développe sur la base de la communauté nationale musulmane. Il y a une fusion entre l’idée de communauté religieuse qui partage une foi en l’Islam (Ouma : communauté de croyants) et une identité nationale panturc qui englobe toutes ces sociétés du Moyen Orient au nord de la Chine.

 

 

 

Un courant réformiste, le djadidisme apparait, porté par la bourgeoisie tatare. De jadid : nouveau, ce courant prit naissance dans les écoles musulmanes. Avec objectif de moderniser l’islam et de faire connaitre un renouveau à la culture et à l’identité musulmane, le djadidisme préconise de moderniser le savoir traditionnel en introduisant l’étude des sciences modernes, mais aussi une autonomie face à la religion où chacun peut se référer directement aux textes sans passer par les interprétations des érudits. Ce mouvement tente aussi de moderniser la législation musulmane en instaurant de nouveaux textes de lois. Il eut une influence et se diffusa auprès des élèves des madrassahs et des makhtabs.

 

 

 

La stratégie assimilationniste russe reprend avec la fin des conquêtes russes. En effet, une fois l’expansion de l’Empire tsariste achèvée, la bourgeoisie commerçante russe entre en rivalité avec l’élite marchande tatare. Les Russes cessent de protéger les marchants tatars et détournent les marchés conquis au profit de leur bourgeoisie capitaliste nationale. Sous le règne d’Alexandre II (1855-1881), le nationalisme russe se développe avec pour base l’identité ethnique russe et la religion orthodoxe. Les actions de répressions et de conversion reprennent au sein du Tatarstan. L’élite marchande tatare développe une aversion pour tout ce qui est russe et prend conscience que pour conserver leur identité nationale et résister à l’empire tsariste, elle doit unir autour d’elle les autres peuples turcs et musulmans. Cet “impérialisme” panturc et panislamiste a plusieurs atouts : d’une part,  la parenté linguistique qui l’unit avec les peuples musulmans de cette zone géographique, et d’une autre part, la communauté religieuse, car sous l’effet de la diaspora et du commerce tatar, les pays voisins pratiquent désormais un Islam très proche de celui de Kazan.

 

 

 

“Le commerçant tatar était auprès des autres peuple turcs, le porteur de l’Islam, du modernisme et de la culture en général, car ce n’est que par la propagation de la culture tatare et de la religion musulmane qu’il pouvait fortifier sa propre position[2]

 

 

 

Le marxisme musulman et la figure de Sultan Galiev

 

 

 

Avant même la défaite de l’Empire tsariste face au Japon en 1905, des résistances se multiplient contre l’impérialisme russe. Gasprinsky crée la revue Terdjüman en Crimée à la fin du 19ème siècle et prône l’union des peuples musulmans d’Asie autour de la Turquie. Pour lui, le projet d’un grand pays musulman a une possibilité de naître en s’articulant autour d’une réforme scolaire pour produire des politiciens nationaux et de la modernisation sociale pour la formation d’un groupe social de classe moyenne éduqué.

 

 

 

Deux mouvances se développent : d’une part, le djadidisme, version moderne, d’autre part une solution plus traditionnelle, le qadjmisme. D’autres mouvements se créent. Des croyants fondamentalistes adoptent la tariqa qui prône pratique le djihad contre les infidèles, des confréries soufies, ainsi que des groupes tchétchènes au Causaque tentent de combattre directement les Russes mais échouent, réprimés pas l’armée tsariste.

 

 

 

En 1904, un mouvement réformiste nait dans les madrassahs qui forment les enfants de la bourgeoisie tatare. L’Islamisme basé sur le djadidisme, réclame une réforme culturelle et exige la liberté politique au gouvernement russe. Ce soulèvement a pour base idéologique un mélange de nationalisme et de socialisme. C’est une première forme de synthèse entre le djadidisme et le marxisme. Ce mouvement est peu suivi parmi les ouvriers tatars qui ne sont pas structurés en syndicats. Ce trait structurel de l’organisation sociale restera la faiblesse principale dans toutes les tentatives de développement de système politique national, du marxisme tatare à  la révolte fondamentaliste.

 

 

 

L’objectif du communisme musulman se dessine déjà : “Se libérer de la domination d’un maître étranger russe, et non pas combattre un ennemi de classe national tatar”. Il se distingue immédiatement de l’idéologie marxiste traditionelle en désignant un oppresseur extérieur à la société.

 

 

 

Le projet national-maxiste musulman de Sultan Galiev

 

 

 

Sultan Galiev fait partie du Comité socialiste musulman créé en avril 1917 avec Mulla Nur Vahitov dont il est le second. Dès le début de la révolution russe la section bolchévique de Kazan est composée de Russes uniquement. Ce qui entraine la création d’organisations parallèles par les révolutionnaires tatares, peu nombreux, s’organisent au sein de comités ouvriers musulmans indépendants. Leurs objectifs sont la lutte contre la féodalité tatare et le traditionalisme musulman, la libéralisation nationale des musulmans de la domination russe et l’extension du socialisme à tout le monde musulman. On retrouve une fois de plus, les idées de panturquisme, panislamisme et de lutte contre la colonisation tsariste. Ces mouvements sont composés d’individus issus de la classe moyenne et de la grande bourgeoisie principalement, ce sont souvent d’anciens militants du mouvement islamiste, et leurs organisations sont ouvertes à tous les révolutionnaires sans avoir d’idéologie ou de discipline rigoureuse contrairement à l’organisation quasi-militaire des sections soviétiques.

 

 

 

La période de collaboration avec Staline

 

 

 

L’attrait du marxisme pour ces acteurs sociaux sont les techniques d’action directe et d’action de masse. Les leaders tatars bien qu’appartenant à l’élite de leur pays, font peuve d’une inclinaison pour leur peuple qu’on peut qualifier de populisme russe. Ce ralliement au marxisme russe se base aussi sur l’espoir de recevoir un soutien dans l’aide à la lutte nationale dans les partis communistes d’autres pays, en particulier les partis communistes européens. Enfin la promesse d’une égalité possible avec les Russes contenue dans la notion d’internationalisme les poussent à se joindre à ce mouvement nouveau qui bénéficie d’un a priori favorable.

 

 

 

Le Parti Communiste Russe va s’allier par défaut avec ces bolchéviques musulmans qui sont nationalistes et religieux malgré leurs divergences idéologiques. Le but des intellectuels musulmans socialistes est de faire un premier pas vers la libération du monde musulman. L’alliance avec les Russes est conçue comme une continuation du djadidisme, un moyen d’atteindre l’indépendance.

 

 

 

De plus, pendant la guerre civile qui déchire la Russie durant trois ans, les Blancs s’accrochent à l’idée d’une “Russie une et indivisible’, provoquant la défection des chefs musulmans dont le but est de se battre pour leur autonomie qui vont se rallier au camp des bolcheviks. Lénine se propose même de les soutenir s’ils reconnaissent son gouvernement, et Staline confie la responsabilité de la section musulmane de son Commissariat du Peuple aux Nationalités à Sultan Galiev. Le but de Staline est de politiser et de bolchéviser les peuples allogènes russes bien différent de celui de Galiev qui crée une administration autonome musulmane pour ne pas que les socialistes musulmans soient submergé par les Russes beaucoup plus nombreux, dont beaucoup de Tatars ne maîtrisent pas la langue et de cette manière, échapper à un nouveau type de relation et de domination coloniales.

 

 

 

La rupture autour du projet d’une république autonome musulmane

 

 

 

Un des objectifs nationalistes des communistes musulmans est la création d’un État tatar et bachkin. Ce projet est voté et approuvé par le Congrès musulman qui décrète la création de l’État d’Idal-Ural. Les trois étapes qui mènent à sa réalisation sont la création d’un parti politique réservé aux musulmans, des unités de combat musulmanes et la délimitation des frontières d’un État qui contiendrait une majorité de musulmans. Le projet de ce territoire qui comprendrait cinq à six millions d’habitants s’attire l’opposition des Russes de Kazan qui prennent pour excuse que le prolétariat de la région est trop faible et par là, que cette indépendance reviendrait à confier le pouvoir aux bourgeois tatares.

 

 

 

Staline décide d’élargir le territoire de cette république pour contrecarrer le caractère rassemblateur du critère de “race” et de religion, par conséquent ce nouvel État plus vaste ne contient plus une majorité de Musulmans. Dans le même objectif, Staline, devant le manque de cadres marxistes au Tatarstan, fait appel à des cadres russes en attendant la venue d’authentiques cadres musulmans communistes d’origine ouvrière en menant une politique de formation au sein de l’armée, écartant les cadres allogènes bourgeois désormais suspectés de nationalisme séparatiste.

 

 

 

Répression d’une forme alternative de marxisme par l’uniformisation soviétique

 

 

 

Dès Décembre 1919, Staline rattache le Parti Communiste Musulman au Parti Communsite Russe. Les structures fondées par Sultan Galiev et ses collaborateurs perdent toute autonomie. La Russie soviétique veut mettre l’expansion du communisme en l’Orient sous sa tutelle brisant toute volonté panturque. Mais l’idée du communisme national permettant une libéralisation de l’emprise coloniale se répand à partir de Kazan pour combattre le chavinisme grand-russien qui se perpetue chez les communistes russes. Les Tatares basent leur projet sur le développement de l’éducation et des langues et de la littérature nationale. Une bataille s’engage pour conserver l’alphabet arabe et ne pas passer à l’aphabet latin. Sultan Galiev s’appuit sur la jeunesse pour répandre ses idées hors du Tatarstan en créant une organisation de jeunesse communistes.

 

 

 

Le XXeme congré du parti commnuniste

 

 

 

Staline définit une nouvelle ligne de conduite pour contrer les mouvements nationalistes et garder ces pays sous la domination de l’Empire soviétique. Il déclare que la double révolution n’est pas possible en Asie à cause de la faiblesse de son prolétariat. Les couches inférieures de la population sont surtout composées d’individus appartenant à la paysannerie traditionnelle. Seule la révolution de classe peut être conduite avec l’aide du “grand frère Russe”. La libération et l’autonomie nationale doivent attendre que la formation de communistes issus de la classe prolétaire inexistante dans ces pays peu industrialisés soient achevée. Pour les marxistes allogènes, cela revient à laisser le pouvoir dans les mains des Russes qui les colonisent soit directement car comme se sont les seuls à avoir un prolétariat constitué, ils vont placer des cadres russes à la tête du Parti, soit indirectement, car les Russes vont confier des responsabilités à des ouvriers indigènes incultes et incompétents qui ne seront que leurs marionnettes.

 

 

 

Cette décison motivée par la structure sociale des sociétés d’Asie. Dans les sociétés asiatiques non–industrialisées, on ne retrouve pas le couple du capitaliste exploitant contre le prolétaire exploité. Le stade de développement moins avancé engendre un rapport de domination fondé sur un couple de pays industriel exploiteur contre pays sous-développé exploité. Dans cette optique, il faut préserver les cadres nationaux indigènes même s’ils appartiennent à la classe sociale bourgeoise pour combattre l’opresseur qui est dans ce cas précis extérieur à la société et non interne à celle-ci. Dans cette lecture des rapports de force spécifiques aux pays non-industriels, la lutte nationale devrait passée avant la lutte de classe. L’objectif de devenir autonome se justifie par cette spécificité nationale différente des pays industrialisés occidentaux.

 

 

 

L’indépendance nationale passe donc par le développement d’une économie nationale indépendante gérée localement et non pas depuis Moscou. Une lutte clandestine contre les communistes russes se met en place avec une politique de nativisation, c’est à dire la volonté d’exclure les éléments russes des prises de décisions qui concernent les territoires allogènes voir même de les expulser de ces territoires. Les dissidents nationalistes-marxistes ont pour projet de créer une Internationale Coloniale conduisant à la création d’un grand État touranien, le Turkestan dont le poids démographique et économique pourrait contre-balancer la puissance colonisatrice soviétique. Cet État serait basé sur une culture commune, une langue administratrive fondée sur la langue tatare modernisée et une législation commune. On envisage d’interrompre l’immigration russe et on encourage la cohésion avec les populations musulmanes voisines.

 

 

 

Les politiques repressives et l’uniformisation

 

 

 

En 1928, ce projet est définitivement condamné avec la création de cinq républiques dont les frontières sont basées sur des découpages éthniques : l’Uzbékistan, le Kazakhstan, la Kirghizie, la Turkmenie et le Tadjikistan. Cette division met fin à l’espoir tatar d’un grand Turkestan musulman et turc unifié. Cette réprobation totale soviétique signifie la fin de la possibilité d’une critique du centralisme de Moscou et de son hégémonisme sur ses voisins conquis du temps du tsarisme.

 

 

 

À partir de 1928, le rideau de fer s’abbat entre l’URSS et le Moyen Orient, coupant toute communication donc toute possibilité de propagation de l’idée du marxisme musulman vers la Turquie. En 1932, les liquidations d’opposants au régime débutent, prenant la forme, au Tatarstan, de l’exécution de communistes “droitiers” et d’intellectuels qui luttaient en faveur de nationalisme. L’épuration touche aussi le cercle littéraire tatare et avec eux, tous ceux qui veulent préserver la culture tatare, notamment par le rejet du passage à l’alphabet latin. Cette épuration s’étend aux pays voisins et au djadidisme.

 

 

 

Ces purges staliniennes mettront en sommeil la culture et la spécificité tatare pendant des décennies,  par l’uniformisation soviétique, la russification et la persécution des musulmans tatares.  Pour autant, le particularisme socio-culturel de la communauté tatare ne demandait qu’à ressurgir, et le climat d’acculturation soviétique ne suffira pas à réduire les néants les velléités indépendantistes tatare. La résurgence des acteurs est le fruit de la recomposition tripartite d’un spectre identito-religieux-linguistique.



[1] N.N. Firsov, Prosloe Tatarii (le passé de la Tatarie), Kazan, 1926, p 25

[2] Arsaruni et Gabidullin, Ocerki pan-islamizma i pan-tjurkizma v Rossii(Esquisses du panislamisme et du panturquisme en russie),Moscou, 1931, p 13

Deuxième partie : les particularismes socio-culturels de la reconstruction identitaire nationale tatare

Le facteur religieux dans la recomposition d’une identité nationale face au totalitarisme soviétique
 

 
Les fonctionnements de l’empire soviétique ou plus lointainement de l’empire tsariste ont contribué à établir les religions comme  expression de l’identité nationale, sur un modèle qui était en réalité celui de l’orthodoxie. L’athéisme activiste caractérisé durant la période soviétique a consolidé les religions comme marque identitaire leurs permettant de résister face aux persécutions du régime en place.  L’islam, qui a évolué en périphérie des grands centres de diffusion de la civilisation Islamique, a développé certains particularismes intrinsèques à l’espace Russe (variantes dans l'accomplissement de certains rites islamiques, rôle du soufisme, adaptation aux modes de vie locaux…) renforçant son ancrage ethnique et dans la vie sociale et culturelle. L’Islam n’y est pas conçu comme étant universaliste mais plutôt comme le reflet des multiples clivages socioculturels, ethniques, locaux.

 

 
C’est notamment grâce aux  instances religieuses de proximité, partisans d’un Islam traditionnel obéissant aux décisions politiques claniques, que l’Islam a pu perdurer face aux brimades orchestrée par les soviétiques qui percevaient l’Islam comme un concurrent idéologique à leur vision totalitariste. Au 16ème siècle, de nombreux Tatars convertis de force se reconvertissaient à l’Islam, certains ayant apostasié après avoir bénéficié des privilèges auxquels leur conversion à l’orthodoxie « Russe » leur donnait droit. Par la suite, l’appartenance nationale des citoyens soviétiques fut planifiée et consignée lors de la division de l’espace en républiques fédérées et autonomes dans les années 30. C’est donc à travers ce rôle de « garant » des traditions identitaires spécifiques que les religions ont survécues, tenant tant bien que mal en échec la politique répressive jusqu’à l’annonce de la « réconciliation nationale » annoncée par Staline en 1941 après l’intrusion des troupes nazies, permettant aux religions de se voir accorder certains privilèges.  La fibre nationale de certain membres de l’intelligentsia Tatare a pu s’illustrer par la suite sur le plan politique au cours des années 80 dans le but de faire valoir des revendications collectives afin d’obtenir plus d’autonomie pour leur République. L’arrivée de Gorbatchev au pouvoir en 1985 a marqué un autre avancement dans la reconnaissance des religions « traditionnelles » qui se sont vues mettre un pied dans un espace de droits et de libertés qu’ils n’auraient espérés en d’autres temps. A la suite de l’implosion du bloc et de la constitution de nouveaux espaces nationaux, certaines élites d’Asie centrale entretiennent une rhétorique plaçant l’islam au centre de l’identité nationale des nouveaux états, dans une tentative d’éradication de reliquats du passé Soviétique.

 

 

 

Le Tatarstan a obtenu le statut de république fédérée de l’union en 1990. Années pendant lesquelles l'islam y a connut un mouvement de renouveau de grande ampleur, puisqu’ à la fin de cette décennie, la république comptait quelque 800 communautés musulmanes enregistrées, autant dire que leur nombre a été multiplié par 44. L’identité collective porte une attention nouvelle à la question du religieux. Cette réapparition sur la scène publique ne peut être traduite comme un retour en arrière mais plutôt comme la reformulation  actuelle d’une nécessité d’un référencement collectif de la société Tatare. Mais cette quête spirituelle peut-elle être assimilée à une volonté de masquer le "vide" idéologique laissé par la désintégration du système soviétique?

 

 

 

Cette reconstruction « néo-ethnique » qui tente de recréer une attache entre religion et culture, est en réalité le signe de la modernisation de la société. L’ancien lien social entre identité collective et islam se voit en effet réinvestit idéologiquement dans le cadre de nouvelles constructions étatiques : cette reformulation ne doit en aucun cas être vue comme un « retour » à une situation ancienne mais plutôt une réappropriation moderne d’un fait religieux ayant perdu de sa transcendance.

 

 

 

L’islam comme processus moderne de reconnaissance de l’identité collective : Le Djadidisme

 

 

 

Selon Anthony Smith, les conflits idéologiques contemporains entraînent 3 types de réactions : « assimilation, retour à la tradition et réformisme. »

 

 

 

Les Tatars de la Volga, tout en adoptant une attitude assimilatrice vis-à vis de la culture Russe majoritaire et dominante, ont transposés leurs anciennes frontières religieuses en frontières nationales. Utilisée comme base explicative des cultures, la religion était vue comme le socle originel sur lequel l’identité pouvait se reconstruire, mais cette conception religieuse a aussi été l’instrument de revendications nationales par des mouvements autonomistes dans les années 1980.

 

 

 

Mais dans un premier temps, Le développement du réformisme musulman, appelé habituellement "djadidisme" fut caractérisé par la mise en œuvre de la réforme scolaire, témoignent de la recherche par les musulmans de la Volga d'un nouveau rapport avec la Russie et, au-delà, l'Occident.

 

Le mouvement Djadide est un courant islamique réformiste  qui a été sévèrement réprimé par le régime soviétique. Il a joué un rôle central dans l’adaptation de la société tatare à la modernisation, tant en terme de vision du monde que de modes de développement. Les traditions du djadidisme sont aujourd’hui perçues par les acteurs politiques, notamment à travers le courant « néo-djadidiste » comme un vecteur nécessaire permettant de mettre en place des institutions musulmanes en adéquation avec les sociétés contemporaines.

 

Les Tatars, adoptant une attitude traditionaliste face aux changements qui s’opéraient autour d’eux, ont effectués un repli communautaire. C’est pour contrer ce réflexes que les djadides ont exhorter les tatars à revendiquer leur histoire et se forger une identité alternative en s’appropriant les instruments de la modernité à savoir l’étude des sciences, l’éducation et l’imprimerie (Développement d’une presse tatare. L’apprentissage de la langue, qui relevait du domaine privé, à aussi participée à la réhabilitation de la culture Tatare. Selon Khakimov (conseiller pour les affaires politiques du président tatar chaimev), toute la culture tatare contemporaine plonge ses racines dans le djadidisme.

 

La langue tatare contre la russification

Le principe de la "souveraineté linguistique" aux côtés de l'égalité de tous les groupes ethno-linguistiques a été stipulé dans la loi de la République Fédérative soviétique socialiste de la Russie (RSFSR) en 1991, dans le contexte de la réforme linguistique qui a eu lieu à la fin des années 80 - début 90 dans toutes les républiques fédérées de l’URSS. Ce principe a été défini dans la loi comme "l’ensemble des droits des peuples et de l'individus de sauvegarder et de développer pleinement sa langue maternelle, d'être libre de choisir et d'utiliser les langues de communication".
 
 
 
Les Tatars représentent statistiquement le deuxième groupe ethnique dans la Fédération de Russie après les Russes. La langue tatare était depuis plusieurs siècles une langue très développée, polyfonctionnelle, qui possédait une puissance communicative et avait une base démographique importante. Aujourd'hui, le tatar est parlé par plus de 5 millions d'habitants de la Russie et par environ 1,5 millions de personnes appartenant à la diaspora tatare à l'étranger. Le tatar est une langue d'instruction dans un tiers de régions russes où l'enseignement est dispensé dans des langues non-russes (1/3 d'établissements d'enseignement et 1/3 d'élèves de ces établissements.

La période précédant des changements socio-politiques radicaux (début des années 90) a été caractérisée par la réduction des domaines du fonctionnement de la langue tatare, surtout par rapport aux langues des groupes ethniques titulaires dans les ex-républiques fédérées. Pendant les années 80, le nombre d'élèves recevant l'instruction en tatar dans la Fédération de Russie a baissé de plus de deux fois. Dans ce contexte, plusieurs ONG et acteurs de la société civile tatare de tendance nationaliste ont mis l'accent dans leurs activités sur les revendications concernant l'amélioration du statut de la langue tatare. Sous la pression du mouvement national, "La Déclaration de souveraineté d'Etat" a été adoptée en 1990. Elle a proclamé l'égalité d'usage des langues tatare et russe, en leur qualité de langues officielles. Le statut officiel des deux langues a été déterminé en mars 1992 par la Constitution de la République du Tatarstan, et en juin 1992 dans la loi de la République du Tatarstan "Sur les langues des peuples de la République du Tatarstan". Conformément à cette loi, l'enseignement paritaire des langues tatare et russe a été mise en place dans toutes les écoles (à l'exception de l'enseignement supérieur), et à cela s’ajoutait la volonté de normaliser son usage dans les Institutions d’Etat, entreprises et organisation.

La conquête très importante de la politique linguistique au Tatarstan concerne l'élargissement des domaines du fonctionnement de la langue tatare, des zones de son usage public dans les contextes officiel et socio-culturel. Pendant les années 90, le nombre d'élèves faisant leurs études en langue tatare a augmenté de 65 à 140 mille (48 pourcent des enfants tatars font désormais leurs études en tatar). La langue tatare a connu sa plus large expansion dans les écoles de la Russie - 16 républiques et régions. Dans 912 écoles tatares comptant 50 mille élèves en tout, l'enseignement est dispensé dans la langue maternelle dans 820 écoles plus de 110 mille élèves étudient le tatar comme langue étrangère[1]. On entend désormais le tatar au parlement de la république, dans les établissements officiels, dans les salles de cours des établissements d'enseignement supérieur, lors des manifestations publiques. Une chaine tatar a même été crée « TV Tatar » unique média télévisuel en langue tatare et, aujourd'hui, 74 journaux et 18 revues paraissent en tatar.
 
 
 
Cependant, une partie importante de l'élite tatare, surtout le milieu des intellectuels, reste toujours insatisfaite de l'état de la langue tatare. Une critique sévère est liée au fait que le statut officiel de cette langue reste formellement déclaratif. L'évaluation du niveau de la réalisation de la politique linguistique au Tatarstan, y compris la réalisation du principe de la "souveraineté linguistique", fait apparaitre un net décalage entre les aspirations indépendantistes élitistes linguistiques et les souhaits des populations tatares comme en témoigne l’exemple de la « latinisation » de la langue tatare.
 
L'écriture de la langue tatare a une histoire longue et compliquée. A l'époque de la Bulgarie Volgienne elle était fondée sur l'alphabet runique, ensuite - sur celui de l'ouighour, puis sur l’arabe, le turc, et le latin, notamment par le bais de la société « yanalif »[2]. L'alphabet tatar fondé sur la graphie latine est reconnu comme officiel par l'arrêté spécial du Conseil des Commissaires du Peuple de la République Soviétique Socialiste Autonome Tatare du 3 juillet 1927, mais les objectifs du renforcement de l'Etat et de la centralisation vont rapidement prévaloir - et de 1937-1941 - toutes les langues des peuples turcophones du pays vont passer à la graphie cyrillique. Le 5 mai 1939 au Tatarstan, selon les informations annoncées, l'écriture tatare est passée à la graphie russe en vertu du décret du Présidium du Conseil Suprême de la république qui venait au-devant " de nombreuses revendications " des travailleurs tatars. Cette « pseudo » justification, n’était qu’un grand pas vers la russification forcée en tant que principe de départ de la politique linguistique des dirigeants soviétiques du parti qui a prévalu vers la fin des années 30.

Le problème de la spécificité de la langue tatare va ressurgir régulièrement, notamment dans les années 90 à travers la tentative d’instauration d’une « souveraineté linguistique » basé sur la latinisation de la langue tatare. Les aspirations traditionnelles vont redonner à la volonté de réforme une valeur politique bien prononcée liée à la lutte pour l'indépendance des Tatars, par le biais (entre autre) de l'aile radicale du mouvement national tatar.  C'est ainsi que lors de la réunion de l'Académie des sciences de la république qui analysait les problèmes du passage à la graphie latine en février 1997 le chef du parti de l'indépendance nationale " Ittifak " Faouziya Bayramova a dit : «  il n'y est pas question uniquement de la langue. En premier lieu nous avons besoin que notre nation, notre politique se sépare de celles de la Russie [3] ». De même le célèbre orientaliste-ethnologue russe Sergueï Aroutiounov a avancé l'idée du caractère inévitable du passage universel à la graphie latine comme prémisse d’un développement: « Si une telle mesure est entreprise dans une région à part, cela signifie que cette région a pris de l'avance sur toutes les autres en matière du niveau de son développement culturel, de son caractère progressiste, des tendances du développement...[4] » Ces deux positions rejoignent la thèse contestée de G. Ibragimov[5] selon laquelle la langue nationale est le principal élément d'une culture nationale, particulièrement avec le cas tatare.
 
   
Pourtant, la susdite « latinisation » est loin de produire une adhésion unanime. Le Tatarstan a été le premier parmi la population non-slave de la Russie à adopter la loi sur l'alphabet latin, et à l'échelle de la Russie la réaction prédominante reste négative. Les évaluations avancées oscillent entre un scepticisme modéré et un alarmisme bien prononcé. D'un côté les experts et les hommes politiques donnent des opinions pessimistes au sujet de la conformité au but de la réforme de la graphie latine  de la langue tatare. Ainsi, par exemple, la  spécialiste française de la Russie, Hélène Carrière d'Encausse affirme que " L'objectif final de la réforme est sans doute politique. Il rapproche les Tatars de leurs confrères des états indépendants de l'Asie Centrale et du Proche-Orient musulman. Mais le plus important c'est ce qu'il détruit un des facteurs qui sont d'ailleurs peu nombreux de l'intégrité de la Fédération de Russie : usage du même alphabet qui permet un recours facile à la langue russe[6] "
 

La réaction des pouvoirs officiels du Centre Fédéral aux décisions prises au Tatarstan concernant la graphie latine a revivifié le nationalisme russe.  Ainsi en décembre 2000 les chefs des comités de la sécurité, ont adressé à la Douma  l'information qui prévenait du danger « de la rupture des traditions culturelles d'écriture du peuple tatar », de l'éventualité «  des dépenses financières considérables », « de l'isolement potentiel de la plupart de la population tatare de la Russie de leur culture ». La conclusion figurant dans le document est liée à la menace de « l'expansion spirituelle de la Turquie dans les sujets de la Fédération de Russie, elle stipule : " ... les projets du passage de l'écriture tatare dans la république du Tatarstan à la graphie latine ... dissimulent la menace à la sécurité nationale et à l'intégrité du territoire de la Fédération de Russie ». La vieille menace turquophone voire panturquiste crispent les autorités russes qui ne sont pas prêtes d’accepter de voir sortir le Tatarstan de leur orbite post URSS.
 
Les événements de Février 2004, sont à ce titre très révélateur, surtout dans un contexte de reprise en main centralisatrice de la Russie de la part de Vladimir Poutine. Les représentants du président de la Fédération de Russie et des deux chambres du parlement russe - la Douma d'Etat et le Conseil de la Fédération - se sont prononcés en février 2004 à la Cour constitutionnelle de Russie contre le passage de la langue tatare à l'alphabet latin. « Le passage de l'alphabet cyrillique à l'alphabet latin restreindra les droits constitutionnels de plusieurs générations de locuteurs de la langue tatare de participer à la vie culturelle », a déclaré dans son intervention à la séance de la Cour constitutionnelle Mikhail Mitioukov, représentant du président russe. Selon ce dernier, le passage de l’alphabet latin concernant la langue tatare peut constituer un « facteur déstabilisant dans le processus de formation d'un espace éducatif unique en Russieles arguments des auteurs de la requête adressée à la CC sont inconsistants sur les plans historique et linguistique », et enfin il  fait remarquer que « jusqu'en 1928, la base graphique de la langue tatare était la ligature arabe. Ensuite on a utilisé l'alphabet latin, mais dès 1939 c'est l'alphabet cyrillique qui a constitué la base graphique du tatar (...) Ainsi, dans toute l'histoire de la langue tatare, l'alphabet latin n'a été employé que durant onze années ». (…). 
 

Avant ce rejet constitutionnel fédéral, le président du Tatarstan Mintimer Chaïmiev avait fait la conclusion qu’  il ne fallait pas forcer le passage de l'écriture tatare de l'alphabet cyrillique à l'alphabet latin. Cette décision doit être expliquée par le fait que le président avait reçu un certain nombre de lettres des «  Tatars résidant en dehors de leur lieu d'origine historique, qui témoignent de l'incompréhension des raisons du passage de l'écriture tatare à l'alphabet latin ». Il s’agit alors d’éviter tout risque de passer d’une « souveraineté linguistique » à un « impérialisme linguistique ». La construction identitaire du Tatarstan et de l’ensemble de la communauté tatare, ne réside certainement pas dans la « latinisation de force » rappelant les dérives autoritaires de la « russification » d’antan, alors qu’elle se situe justement dans la « déconstruction » de cette même  « russification ».
 
 
 
Les Tatars ethniques des différentes régions de la Russie ont de ce fait aussi leurs arguments. La langue tatare a joué un rôle de premier plan dans le renforcement de l'unité de la diaspora tatare disséminée aux quatre coins de l'immense territoire de la Russie et dans les autres pays. Le passage de la langue tatare à l'alphabet latin menace l'unité du peuple tatar, estiment les Tatars ethniques des différentes régions de la Russie. Ils appellent la direction du Tatarstan et les habitants de la république à avoir une approche pratique de la graphie de la langue tatare. « Les aspects linguistiques et politiques du passage à la graphie latine mis à part, nous vous demandons d'accorder une attention toute particulière aux problèmes strictement pratiques d'une telle mesure, qui, s'ils ne sont pas résolus, menaceront inévitablement l'unité et l'intégrité du peuple tatar[7] ».
 
 
C'est ainsi que dans le segment le plus important et législativement garanti de la réforme linguistique au Tatarstan le principe de la « souveraineté linguistique » n'a pas été réalisé concrètement dans toute sa force en laissant les orientations déterminées de la politique linguistique et les décisions prises à ce sujet au stade de l'approbation expérimentale.

L'affaire de l'alphabet latin peut être considérée ouverte ou close selon la dynamique et les perspectives du développement social du Tatarstan. Le bilan final de ce qui pourrait se passer ne peut être prévu qu'avec une certaine probabilité. Pourtant certaines circonstances peuvent être considérées comme support à une certaine analyse.
L'idée du passage à la graphie latine n'est devenue le sens et le slogan d'un mouvement tatar quelconque ni dans la république, ni non  dans d'autres régions de la Fédération de Russie ou des pays de l'ex-URSS. Elle était le fait restreint d’une élite tatare qui ne voyait l’indépendance et la « déconstruction » de la russification – autrement une construction identitaire nationale propre - par la réappropriation de la langue tatare dans son acceptation latine turcophone. Les diverses revendications et leurs tentatives d’application ne s'appuyaient guère sur la base collective sociale ou sur des orientations et des objectifs culturels et psychologiques collectifs de la population tatare qui auraient fait preuve d'un élan incontestable vers l'alphabet latin. Auquel cas, le passage à une nouvelle graphie se serait alors effectué de son propre chef, aurait engendré plusieurs catégories de partisans dans les couches les plus larges de la population, aurait poussé à la création d'un nombre considérable des groupes d'initiative personnelle de types différents,  à travers l’union des différentes composantes sociales…
 
 
 
 
 
 
 
 
 


[1] Etude de la langue tatare dans les régions de la Fédération de Russie : problèmes et perspectives. - Kazan, 1998. - p.96
[2] Société présidée par F. Saïfi Kazanly (intellectuel tatar), qui a dirigée la lutte pour le passage du tatare à l’alphabet latin, et qui a déclaré la nécessité de rompre les liens entre le présent et le passé.
[3] Saguitova L.V. Instructions de travail. - p.115
[4] Journal indépendant 7 août 2001
[5] Galimdzhan Ibragimov, Which way will Tatar cultur go ?, Cahiers du monde russe
[6] Journal indépendant. - 5 septembre 2000
[7] Journal Rossiïskaïa gazeta


 

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Conclusion

 

 

 

Depuis la période de renouveau ouverte par la perestroïka avec la libéralisation politique en Ex-URSS, s’est constitué en parallèle un sentiment de renouveau religieux dont les imbrications avec le politique s’inscrivent dans une démarche de recomposition et de légitimation de l’identité nationale.  C’est dans ce contexte que les états naissant d’Asie centrale et les sujets de la fédération Russe à majorité musulmane se réapproprient leur héritage religieux « traditionnel » pour en faire un principe d’affirmation nationale et d’assise sociale du pouvoir politique.

 

Il existe aujourd’hui en Russie une entente insidieuse entre le patriarcat et les représentants politique, qui  présentent les valeurs distillées par l’orthodoxie comme étant des principes inévitables de l’identité nationale, pour s’attacher la majorité. Inversement, L’excuse d’une menace de l’Islam à l’intégrité et l’équilibre des sociétés en phase transitoire laisse toujours planer le doute d’une certaine continuité dans l’histoire, avec le spectre d’un état omniprésent cherchant toujours à s’opposer à l’Islam.

 

Les musulmans « de Russie »  perçoivent leur religion comme partie intégrante de leur identité communautaire, d’où un amalgame communément admis entre identité nationale et appartenance religieuse. Au sein de la diaspora tatar, l’islam et la langue ont été les éléments  d’une recomposition religieuse et d’une cohésion sociale, permettant la réappropriation d’une identité que les aléas historiques semblaient avoir mis en veille. Cependant ce phénomène d’enchevêtrement du politique, du national et du religieux n’est pas le monopole des espaces issus de l’implosion du bloc soviétique. Mais c’est sans doute dans l’aptitude d’un Islam nationalisé à  faire la jonction entre les croyants et l’état que se jouera ou non le développement d’un territoire propice aux extrémismes. Le Tatarstan pourrait-il échouer dans  sa quête identitaire en suivant les dérives Caucasiennes ? Quelle place aurait l’héritage du marxiste musulman Sultan Galiev face à la montée des extrémismes ?

 

La question fondamentale réside peut-être dans l’adaptation de l’islam aux conditions de développement post-soviétique, mais la quasi inexistence d’une société civile, la résurgence de l’autoritarisme et la peur d’ouvrir un débat sur la question de l’islam bride les opinions.

 

Bibliographie

 

Bennigsen A, Quelquesay;   Les mouvements nationaux chez les musulmans de Russie


Mêmes auteurs;  Le sultan Gaiev, le père de la révolution tiers mondiste


Maxime Robinson; Les temps modernes, Sultan Galiev un précurseur oublié


Marlène Laruelle, Sebastien Peyrouse; Asie centrale, la dérive autoritaire. Cinq Républiques entre héritage soviétique dictature et Islam, CERI sciences po


Mêmes auteurs; Islam et politique en ex URSS


Thierry Zarcone Le soufisme en renouveau, les Cahiers de l'Orient


Hélène Perrin, L'Asie centrale: nationalismes et Islams, Trimestre du monde

Catherine Poujol L’islam en héritage : nouvelle approche d’une problématique persistante, entre résistance participative et acculturation passive, Cahiers d’Asie centrale n°13-14



[1] Etude de la langue tatare dans les régions de la Fédération de Russie : problèmes et perspectives. - Kazan, 1998. - p.96

[2] Société présidée par F. Saïfi Kazanly (intellectuel tatar), qui a dirigée la lutte pour le passage du tatare à l’alphabet latin, et qui a déclaré la nécessité de rompre les liens entre le présent et le passé.

[3] Saguitova L.V. Instructions de travail. - p.115

[4] Journal indépendant 7 août 2001

[5] Galimdzhan Ibragimov, Which way will Tatar cultur go ?, Cahiers du monde russe

[6] Journal indépendant. - 5 septembre 2000

[7] Journal Rossiïskaïa gazeta

 
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