Introduction
L'installation des Russes en Tatarie, a débutée au lendemain de la prise de Kazan par les armées du tsar en 1552, et s'est poursuivie constamment, notamment avec la découverte du pétrole au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ayant contribué à accroître fortement l'importance numérique du groupe slave vivant à l'intérieur des frontières de la Tatarie. Après l'éclatement de l'URSS, les Tatars ne représentaient encore que 48 % de la population au sein de la république socialiste soviétique autonome de Tatarie, contre 43 % pour les Russes, ce qui accentuait le phénomène de « déterritorialisation » ou plutôt de territorialisation multiple des tatares. Au carrefour des civilisations chrétiennes orthodoxe et musulmane, des langues russe et tatare (turcophone), des influences européennes et ottomanes, une vie multiculturelle intense s’est développée au sein de cette communauté pendant des siècles
Dans les années qui ont précédé la disparition de l'Union Soviétique, les autorités de la république de Tatarie réclamaient le statut de république soviétique à part entière, et non celui de république autonome au sein de la Russie comme cela est le cas aujourd’hui. Le 30 août 1990 la république Tatare adopte la déclaration de la souveraineté. En 1992, le Soviet suprême de la république du Tatarstan a déclaré adhérer à la CEI comme membre fondateur. Cependant, le Tatarstan est demeuré intégré à la Fédération de Russie, mais disposant d'une autonomie plus importante que toutes les autres entités qui la composent. Pour autant, les velléités indépendantistes de la communauté tatare vis-à-vis de l’Empire Tsariste, de l’Empire Soviétique puis de la Russie n’ont pas permis à la dite république autonome de sortir du cercle centralisateur russe. Particulièrement, la politique d'harmonisation de la législation initiée par Vladimir Poutine depuis les années 2000, a amené un retour à une plus stricte intégration dans la fédération.
Les tentatives échappatoires n’ont pourtant pas été rares, comme l’atteste la figure du Sultan Galiev, véritable investigateur du marxisme musulman, modèle politique à diffuser dans la Ouma dans le but de libérer les musulmans de la domination russe. La trop grande autonomie politique et confessionnelle acquise par Sultan Galiev va pousser Staline à l’uniformisation soviétique ne laissant guère d’autonomie. La politique de russification qui suivra, enfouira les particularismes tatares sans jamais toutefois les annihilés. C’est pourquoi, après l’effondrement de l’URSS la communauté tatare sera prise de sursauts nationalistes en éveil constant depuis la politique adoucissante de Mikhaïl Gorbatchev. Le renouveau identitaire tatar passera alors par leur identification à un islam modéré et l’usage de la langue tatare, comme « déconstruction » du communisme et de la politique de russification et d’uniformisation.
Ainsi, il convient de se demander dans quelles mesures le Tatarstan s’est-il affirmé comme un foyer de réappropriation identitaire au sein d’un environnement assimilationniste ?
Les mouvements nationalistes et marxistes au Tatarstan (I), furent les prémisses des futures revendications identitaire et nationaliste exaltées par des particularismes socio-culturels (II)
Première partie : mouvements nationalistes et marxistes au Tatarstan
La situation du Tatarstan jusqu’au début du 20ème siècle : la naissance du mouvement national tatare.
Le Tatarstan a été conquis et colonisé par les Russes dès 1552 sous le règne d’Ivan le Terrible. La pays tatar devient “une colonie russe soumise à une exploitation illimitée” [1]. Le peuple russe, qui était jusque là victime des invasions tatare-mogoles des Khans, se livre à une politique de domination et de répressions très forte. Suite à la victoire militaire, les Russes se livrent à une occupation systématique, expulsant les Musulmans des villes, accaparant les meilleures terres situées dans les vallées des fleuves. Pendant le règne de Pierre le Grand et de l’Impératrice Anne, une politique de colonisation de peuplement se met en place. Dès la première moitié du 18ème siècle, la dispora tatare s’établit dans la région voisine de Kazan et de la Moyenne Volga, principalement dans l’Oural, les steppes kazakhes et au Turkestan. Au début du 20ème siècle, la population du territoire tatar atteignait les 1 500 000 personnes dont 52,7 % de Russes, 38,2 % de Tatars et 9,1 % de Finnois et Cuvases. Plus de la moitié des représentants du peuple tatar habitait hors de la région de Kazan. Cette particularité démographique est un des éléments qui explique que le mouvement nationaliste tatare aura toujours tendance à ne pas se restreindre au sens étroit de la notion de nation mais se colorera rapidement de “panislamisme” et de “panturquisme”. Le transfert de population russe occupant les propriétés terriennes de Kazan provoque une transformation de l’élite féodale tatare qui doit trouver des nouvelles ressouces après la confiscation de ses terres et devient une bourgeoisie marchande et commerçante.
La Russie tsariste mena une politique d’assimilation des Tatars basée sur des répressions religieuses envers la foi musulmane et un encouragement fort aux conversions. Des destructions de mosquées ainsi que des interdictions de possèder d’employer une main d’oeuvre chrétienne ou des confiscations de propriétés terriennes sanctionnaient les populations musulmanes. Cette stratégie eut un succès très relatif quant au nombre de conversions durables et eut pour effet de provoquer une haine vivace envers les occupants Russes orthodoxes.
La politique d’ouverture de Catherine II et le développement d’une bourgeoisie capitaliste musulmane
Le règne de Catherine II marqua un revirement de cette action. Les persecutions et la politique de conversion cessèrent. Cette souveraine permit la création d’une assemblée spirituelle musulmane indépendante d’Istanbul et le développement d’écoles musulmanes très orthodoxes (maddrassahs et maktabs) qui permit un renouveau de la foi musulmane et une instruction de bonne qualité parmi les enfants de l’élite marchande tatare. La libéralisation avait pour but la mise en place d’une collaboration entre la bourgeoisie commerçante tatare qui précédait l’expansion territoriale russe la facilitant. L’extension de l’Empire russe s’accompagne de l’islamisation et de la tatarisation des peuples allogènes vaincus. Les Tatars, premier peuple musulman capitaliste, exportent leur religion très conservatrice qui se confond avec leur vision panislamiste et nationaliste.
Leur prosélytisme tatar se développe sur la base de la communauté nationale musulmane. Il y a une fusion entre l’idée de communauté religieuse qui partage une foi en l’Islam (Ouma : communauté de croyants) et une identité nationale panturc qui englobe toutes ces sociétés du Moyen Orient au nord de la Chine.
Un courant réformiste, le djadidisme apparait, porté par la bourgeoisie tatare. De jadid : nouveau, ce courant prit naissance dans les écoles musulmanes. Avec objectif de moderniser l’islam et de faire connaitre un renouveau à la culture et à l’identité musulmane, le djadidisme préconise de moderniser le savoir traditionnel en introduisant l’étude des sciences modernes, mais aussi une autonomie face à la religion où chacun peut se référer directement aux textes sans passer par les interprétations des érudits. Ce mouvement tente aussi de moderniser la législation musulmane en instaurant de nouveaux textes de lois. Il eut une influence et se diffusa auprès des élèves des madrassahs et des makhtabs.
La stratégie assimilationniste russe reprend avec la fin des conquêtes russes. En effet, une fois l’expansion de l’Empire tsariste achèvée, la bourgeoisie commerçante russe entre en rivalité avec l’élite marchande tatare. Les Russes cessent de protéger les marchants tatars et détournent les marchés conquis au profit de leur bourgeoisie capitaliste nationale. Sous le règne d’Alexandre II (1855-1881), le nationalisme russe se développe avec pour base l’identité ethnique russe et la religion orthodoxe. Les actions de répressions et de conversion reprennent au sein du Tatarstan. L’élite marchande tatare développe une aversion pour tout ce qui est russe et prend conscience que pour conserver leur identité nationale et résister à l’empire tsariste, elle doit unir autour d’elle les autres peuples turcs et musulmans. Cet “impérialisme” panturc et panislamiste a plusieurs atouts : d’une part, la parenté linguistique qui l’unit avec les peuples musulmans de cette zone géographique, et d’une autre part, la communauté religieuse, car sous l’effet de la diaspora et du commerce tatar, les pays voisins pratiquent désormais un Islam très proche de celui de Kazan.
“Le commerçant tatar était auprès des autres peuple turcs, le porteur de l’Islam, du modernisme et de la culture en général, car ce n’est que par la propagation de la culture tatare et de la religion musulmane qu’il pouvait fortifier sa propre position[2]”
Avant même la défaite de l’Empire tsariste face au Japon en 1905, des résistances se multiplient contre l’impérialisme russe. Gasprinsky crée la revue Terdjüman en Crimée à la fin du 19ème siècle et prône l’union des peuples musulmans d’Asie autour de la Turquie. Pour lui, le projet d’un grand pays musulman a une possibilité de naître en s’articulant autour d’une réforme scolaire pour produire des politiciens nationaux et de la modernisation sociale pour la formation d’un groupe social de classe moyenne éduqué.
Deux mouvances se développent : d’une part, le djadidisme, version moderne, d’autre part une solution plus traditionnelle, le qadjmisme. D’autres mouvements se créent. Des croyants fondamentalistes adoptent la tariqa qui prône pratique le djihad contre les infidèles, des confréries soufies, ainsi que des groupes tchétchènes au Causaque tentent de combattre directement les Russes mais échouent, réprimés pas l’armée tsariste.
En 1904, un mouvement réformiste nait dans les madrassahs qui forment les enfants de la bourgeoisie tatare. L’Islamisme basé sur le djadidisme, réclame une réforme culturelle et exige la liberté politique au gouvernement russe. Ce soulèvement a pour base idéologique un mélange de nationalisme et de socialisme. C’est une première forme de synthèse entre le djadidisme et le marxisme. Ce mouvement est peu suivi parmi les ouvriers tatars qui ne sont pas structurés en syndicats. Ce trait structurel de l’organisation sociale restera la faiblesse principale dans toutes les tentatives de développement de système politique national, du marxisme tatare à la révolte fondamentaliste.
L’objectif du communisme musulman se dessine déjà : “Se libérer de la domination d’un maître étranger russe, et non pas combattre un ennemi de classe national tatar”. Il se distingue immédiatement de l’idéologie marxiste traditionelle en désignant un oppresseur extérieur à la société.
Sultan Galiev fait partie du Comité socialiste musulman créé en avril 1917 avec Mulla Nur Vahitov dont il est le second. Dès le début de la révolution russe la section bolchévique de Kazan est composée de Russes uniquement. Ce qui entraine la création d’organisations parallèles par les révolutionnaires tatares, peu nombreux, s’organisent au sein de comités ouvriers musulmans indépendants. Leurs objectifs sont la lutte contre la féodalité tatare et le traditionalisme musulman, la libéralisation nationale des musulmans de la domination russe et l’extension du socialisme à tout le monde musulman. On retrouve une fois de plus, les idées de panturquisme, panislamisme et de lutte contre la colonisation tsariste. Ces mouvements sont composés d’individus issus de la classe moyenne et de la grande bourgeoisie principalement, ce sont souvent d’anciens militants du mouvement islamiste, et leurs organisations sont ouvertes à tous les révolutionnaires sans avoir d’idéologie ou de discipline rigoureuse contrairement à l’organisation quasi-militaire des sections soviétiques.
La période de collaboration avec Staline
L’attrait du marxisme pour ces acteurs sociaux sont les techniques d’action directe et d’action de masse. Les leaders tatars bien qu’appartenant à l’élite de leur pays, font peuve d’une inclinaison pour leur peuple qu’on peut qualifier de populisme russe. Ce ralliement au marxisme russe se base aussi sur l’espoir de recevoir un soutien dans l’aide à la lutte nationale dans les partis communistes d’autres pays, en particulier les partis communistes européens. Enfin la promesse d’une égalité possible avec les Russes contenue dans la notion d’internationalisme les poussent à se joindre à ce mouvement nouveau qui bénéficie d’un a priori favorable.
Le Parti Communiste Russe va s’allier par défaut avec ces bolchéviques musulmans qui sont nationalistes et religieux malgré leurs divergences idéologiques. Le but des intellectuels musulmans socialistes est de faire un premier pas vers la libération du monde musulman. L’alliance avec les Russes est conçue comme une continuation du djadidisme, un moyen d’atteindre l’indépendance.
De plus, pendant la guerre civile qui déchire la Russie durant trois ans, les Blancs s’accrochent à l’idée d’une “Russie une et indivisible’, provoquant la défection des chefs musulmans dont le but est de se battre pour leur autonomie qui vont se rallier au camp des bolcheviks. Lénine se propose même de les soutenir s’ils reconnaissent son gouvernement, et Staline confie la responsabilité de la section musulmane de son Commissariat du Peuple aux Nationalités à Sultan Galiev. Le but de Staline est de politiser et de bolchéviser les peuples allogènes russes bien différent de celui de Galiev qui crée une administration autonome musulmane pour ne pas que les socialistes musulmans soient submergé par les Russes beaucoup plus nombreux, dont beaucoup de Tatars ne maîtrisent pas la langue et de cette manière, échapper à un nouveau type de relation et de domination coloniales.
Un des objectifs nationalistes des communistes musulmans est la création d’un État tatar et bachkin. Ce projet est voté et approuvé par le Congrès musulman qui décrète la création de l’État d’Idal-Ural. Les trois étapes qui mènent à sa réalisation sont la création d’un parti politique réservé aux musulmans, des unités de combat musulmanes et la délimitation des frontières d’un État qui contiendrait une majorité de musulmans. Le projet de ce territoire qui comprendrait cinq à six millions d’habitants s’attire l’opposition des Russes de Kazan qui prennent pour excuse que le prolétariat de la région est trop faible et par là, que cette indépendance reviendrait à confier le pouvoir aux bourgeois tatares.
Staline décide d’élargir le territoire de cette république pour contrecarrer le caractère rassemblateur du critère de “race” et de religion, par conséquent ce nouvel État plus vaste ne contient plus une majorité de Musulmans. Dans le même objectif, Staline, devant le manque de cadres marxistes au Tatarstan, fait appel à des cadres russes en attendant la venue d’authentiques cadres musulmans communistes d’origine ouvrière en menant une politique de formation au sein de l’armée, écartant les cadres allogènes bourgeois désormais suspectés de nationalisme séparatiste.
Dès Décembre 1919, Staline rattache le Parti Communiste Musulman au Parti Communsite Russe. Les structures fondées par Sultan Galiev et ses collaborateurs perdent toute autonomie. La Russie soviétique veut mettre l’expansion du communisme en l’Orient sous sa tutelle brisant toute volonté panturque. Mais l’idée du communisme national permettant une libéralisation de l’emprise coloniale se répand à partir de Kazan pour combattre le chavinisme grand-russien qui se perpetue chez les communistes russes. Les Tatares basent leur projet sur le développement de l’éducation et des langues et de la littérature nationale. Une bataille s’engage pour conserver l’alphabet arabe et ne pas passer à l’aphabet latin. Sultan Galiev s’appuit sur la jeunesse pour répandre ses idées hors du Tatarstan en créant une organisation de jeunesse communistes.
Staline définit une nouvelle ligne de conduite pour contrer les mouvements nationalistes et garder ces pays sous la domination de l’Empire soviétique. Il déclare que la double révolution n’est pas possible en Asie à cause de la faiblesse de son prolétariat. Les couches inférieures de la population sont surtout composées d’individus appartenant à la paysannerie traditionnelle. Seule la révolution de classe peut être conduite avec l’aide du “grand frère Russe”. La libération et l’autonomie nationale doivent attendre que la formation de communistes issus de la classe prolétaire inexistante dans ces pays peu industrialisés soient achevée. Pour les marxistes allogènes, cela revient à laisser le pouvoir dans les mains des Russes qui les colonisent soit directement car comme se sont les seuls à avoir un prolétariat constitué, ils vont placer des cadres russes à la tête du Parti, soit indirectement, car les Russes vont confier des responsabilités à des ouvriers indigènes incultes et incompétents qui ne seront que leurs marionnettes.
Cette décison motivée par la structure sociale des sociétés d’Asie. Dans les sociétés asiatiques non–industrialisées, on ne retrouve pas le couple du capitaliste exploitant contre le prolétaire exploité. Le stade de développement moins avancé engendre un rapport de domination fondé sur un couple de pays industriel exploiteur contre pays sous-développé exploité. Dans cette optique, il faut préserver les cadres nationaux indigènes même s’ils appartiennent à la classe sociale bourgeoise pour combattre l’opresseur qui est dans ce cas précis extérieur à la société et non interne à celle-ci. Dans cette lecture des rapports de force spécifiques aux pays non-industriels, la lutte nationale devrait passée avant la lutte de classe. L’objectif de devenir autonome se justifie par cette spécificité nationale différente des pays industrialisés occidentaux.
L’indépendance nationale passe donc par le développement d’une économie nationale indépendante gérée localement et non pas depuis Moscou. Une lutte clandestine contre les communistes russes se met en place avec une politique de nativisation, c’est à dire la volonté d’exclure les éléments russes des prises de décisions qui concernent les territoires allogènes voir même de les expulser de ces territoires. Les dissidents nationalistes-marxistes ont pour projet de créer une Internationale Coloniale conduisant à la création d’un grand État touranien, le Turkestan dont le poids démographique et économique pourrait contre-balancer la puissance colonisatrice soviétique. Cet État serait basé sur une culture commune, une langue administratrive fondée sur la langue tatare modernisée et une législation commune. On envisage d’interrompre l’immigration russe et on encourage la cohésion avec les populations musulmanes voisines.
En 1928, ce projet est définitivement condamné avec la création de cinq républiques dont les frontières sont basées sur des découpages éthniques : l’Uzbékistan, le Kazakhstan, la Kirghizie, la Turkmenie et le Tadjikistan. Cette division met fin à l’espoir tatar d’un grand Turkestan musulman et turc unifié. Cette réprobation totale soviétique signifie la fin de la possibilité d’une critique du centralisme de Moscou et de son hégémonisme sur ses voisins conquis du temps du tsarisme.
À partir de 1928, le rideau de fer s’abbat entre l’URSS et le Moyen Orient, coupant toute communication donc toute possibilité de propagation de l’idée du marxisme musulman vers la Turquie. En 1932, les liquidations d’opposants au régime débutent, prenant la forme, au Tatarstan, de l’exécution de communistes “droitiers” et d’intellectuels qui luttaient en faveur de nationalisme. L’épuration touche aussi le cercle littéraire tatare et avec eux, tous ceux qui veulent préserver la culture tatare, notamment par le rejet du passage à l’alphabet latin. Cette épuration s’étend aux pays voisins et au djadidisme.
Ces purges staliniennes mettront en sommeil la culture et la spécificité tatare pendant des décennies, par l’uniformisation soviétique, la russification et la persécution des musulmans tatares. Pour autant, le particularisme socio-culturel de la communauté tatare ne demandait qu’à ressurgir, et le climat d’acculturation soviétique ne suffira pas à réduire les néants les velléités indépendantistes tatare. La résurgence des acteurs est le fruit de la recomposition tripartite d’un spectre identito-religieux-linguistique.
Deuxième partie : les particularismes socio-culturels de la reconstruction
identitaire nationale tatare
Les fonctionnements de l’empire soviétique ou plus lointainement de l’empire tsariste ont contribué à établir les religions comme expression de l’identité nationale,
sur un modèle qui était en réalité celui de l’orthodoxie. L’athéisme activiste caractérisé durant la période soviétique a consolidé les religions comme marque identitaire leurs permettant de
résister face aux persécutions du régime en place. L’islam, qui a évolué en périphérie des grands centres de diffusion de la civilisation Islamique, a développé
certains particularismes intrinsèques à l’espace Russe (variantes dans l'accomplissement de certains rites islamiques, rôle du soufisme, adaptation aux modes de vie locaux…) renforçant son
ancrage ethnique et dans la vie sociale et culturelle. L’Islam n’y est pas conçu comme étant universaliste mais plutôt comme le reflet des multiples clivages socioculturels, ethniques,
locaux.
C’est notamment grâce aux instances religieuses de proximité, partisans d’un Islam traditionnel obéissant aux décisions politiques claniques, que l’Islam a pu perdurer
face aux brimades orchestrée par les soviétiques qui percevaient l’Islam comme un concurrent idéologique à leur vision totalitariste. Au 16ème siècle, de nombreux Tatars convertis de
force se reconvertissaient à l’Islam, certains ayant apostasié après avoir bénéficié des privilèges auxquels leur conversion à l’orthodoxie « Russe » leur donnait droit. Par la suite,
l’appartenance nationale des citoyens soviétiques fut planifiée et consignée lors de la division de l’espace en républiques fédérées et autonomes dans les années 30. C’est donc à travers ce rôle
de « garant » des traditions identitaires spécifiques que les religions ont survécues, tenant tant bien que mal en échec la politique répressive jusqu’à l’annonce de la
« réconciliation nationale » annoncée par Staline en 1941 après l’intrusion des troupes nazies, permettant aux religions de se voir accorder certains privilèges. La fibre nationale de certain membres de l’intelligentsia Tatare a pu s’illustrer par la suite sur le plan politique au cours des années 80 dans le but de faire valoir des
revendications collectives afin d’obtenir plus d’autonomie pour leur République. L’arrivée de Gorbatchev au pouvoir en 1985 a marqué un autre avancement dans la reconnaissance des religions
« traditionnelles » qui se sont vues mettre un pied dans un espace de droits et de libertés qu’ils n’auraient espérés en d’autres temps. A la suite de l’implosion du bloc et de la
constitution de nouveaux espaces nationaux, certaines élites d’Asie centrale entretiennent une rhétorique plaçant l’islam au centre de l’identité nationale des nouveaux états, dans une tentative
d’éradication de reliquats du passé Soviétique.
Le Tatarstan a obtenu le statut de république fédérée de l’union en 1990. Années pendant lesquelles l'islam y a connut un mouvement de renouveau de grande ampleur, puisqu’ à la fin de cette décennie, la république comptait quelque 800 communautés musulmanes enregistrées, autant dire que leur nombre a été multiplié par 44. L’identité collective porte une attention nouvelle à la question du religieux. Cette réapparition sur la scène publique ne peut être traduite comme un retour en arrière mais plutôt comme la reformulation actuelle d’une nécessité d’un référencement collectif de la société Tatare. Mais cette quête spirituelle peut-elle être assimilée à une volonté de masquer le "vide" idéologique laissé par la désintégration du système soviétique?
Cette reconstruction « néo-ethnique » qui tente de recréer une attache entre religion et culture, est en réalité le signe de la modernisation de la société. L’ancien lien social entre identité collective et islam se voit en effet réinvestit idéologiquement dans le cadre de nouvelles constructions étatiques : cette reformulation ne doit en aucun cas être vue comme un « retour » à une situation ancienne mais plutôt une réappropriation moderne d’un fait religieux ayant perdu de sa transcendance.
L’islam comme processus moderne de reconnaissance de l’identité collective : Le Djadidisme
Selon Anthony Smith, les conflits idéologiques contemporains entraînent 3 types de réactions : « assimilation, retour à la tradition et réformisme. »
Les Tatars de la Volga, tout en adoptant une attitude assimilatrice vis-à vis de la culture Russe majoritaire et dominante, ont transposés leurs anciennes frontières religieuses en frontières nationales. Utilisée comme base explicative des cultures, la religion était vue comme le socle originel sur lequel l’identité pouvait se reconstruire, mais cette conception religieuse a aussi été l’instrument de revendications nationales par des mouvements autonomistes dans les années 1980.
Mais dans un premier temps, Le développement du réformisme musulman, appelé habituellement "djadidisme" fut caractérisé par la mise en œuvre de la réforme scolaire, témoignent de la recherche par les musulmans de la Volga d'un nouveau rapport avec la Russie et, au-delà, l'Occident.
Le mouvement Djadide est un courant islamique réformiste qui a été sévèrement réprimé par le régime soviétique. Il a joué un rôle central dans l’adaptation de la société tatare à la modernisation, tant en terme de vision du monde que de modes de développement. Les traditions du djadidisme sont aujourd’hui perçues par les acteurs politiques, notamment à travers le courant « néo-djadidiste » comme un vecteur nécessaire permettant de mettre en place des institutions musulmanes en adéquation avec les sociétés contemporaines.
Les Tatars, adoptant une attitude traditionaliste face aux changements qui s’opéraient autour d’eux, ont effectués un repli communautaire. C’est pour contrer ce réflexes que les djadides ont exhorter les tatars à revendiquer leur histoire et se forger une identité alternative en s’appropriant les instruments de la modernité à savoir l’étude des sciences, l’éducation et l’imprimerie (Développement d’une presse tatare. L’apprentissage de la langue, qui relevait du domaine privé, à aussi participée à la réhabilitation de la culture Tatare. Selon Khakimov (conseiller pour les affaires politiques du président tatar chaimev), toute la culture tatare contemporaine plonge ses racines dans le djadidisme.
La langue tatare contre la russification
|
|
Conclusion
Depuis la période de renouveau ouverte par la perestroïka avec la libéralisation politique en Ex-URSS, s’est constitué en parallèle un sentiment de renouveau religieux dont les imbrications avec le politique s’inscrivent dans une démarche de recomposition et de légitimation de l’identité nationale. C’est dans ce contexte que les états naissant d’Asie centrale et les sujets de la fédération Russe à majorité musulmane se réapproprient leur héritage religieux « traditionnel » pour en faire un principe d’affirmation nationale et d’assise sociale du pouvoir politique.
Il existe aujourd’hui en Russie une entente insidieuse entre le patriarcat et les représentants politique, qui présentent les valeurs distillées par l’orthodoxie comme étant des principes inévitables de l’identité nationale, pour s’attacher la majorité. Inversement, L’excuse d’une menace de l’Islam à l’intégrité et l’équilibre des sociétés en phase transitoire laisse toujours planer le doute d’une certaine continuité dans l’histoire, avec le spectre d’un état omniprésent cherchant toujours à s’opposer à l’Islam.
Les musulmans « de Russie » perçoivent leur religion comme partie intégrante de leur identité communautaire, d’où un amalgame communément admis entre identité nationale et appartenance religieuse. Au sein de la diaspora tatar, l’islam et la langue ont été les éléments d’une recomposition religieuse et d’une cohésion sociale, permettant la réappropriation d’une identité que les aléas historiques semblaient avoir mis en veille. Cependant ce phénomène d’enchevêtrement du politique, du national et du religieux n’est pas le monopole des espaces issus de l’implosion du bloc soviétique. Mais c’est sans doute dans l’aptitude d’un Islam nationalisé à faire la jonction entre les croyants et l’état que se jouera ou non le développement d’un territoire propice aux extrémismes. Le Tatarstan pourrait-il échouer dans sa quête identitaire en suivant les dérives Caucasiennes ? Quelle place aurait l’héritage du marxiste musulman Sultan Galiev face à la montée des extrémismes ?
La question fondamentale réside peut-être dans l’adaptation de l’islam aux conditions de développement post-soviétique, mais la quasi inexistence d’une société civile, la résurgence de l’autoritarisme et la peur d’ouvrir un débat sur la question de l’islam bride les opinions.
Bibliographie
Bennigsen A, Quelquesay; Les mouvements nationaux chez les musulmans de Russie
Mêmes auteurs; Le sultan Gaiev, le père de la révolution tiers
mondiste
Maxime Robinson; Les temps modernes, Sultan Galiev un précurseur oublié
Marlène Laruelle, Sebastien Peyrouse; Asie centrale, la dérive autoritaire. Cinq Républiques entre héritage soviétique dictature et Islam, CERI sciences po
Mêmes auteurs; Islam et politique en ex URSS
Thierry Zarcone Le soufisme en renouveau, les Cahiers de l'Orient
Hélène Perrin, L'Asie centrale: nationalismes et Islams, Trimestre du monde
Catherine Poujol L’islam en héritage : nouvelle approche d’une problématique persistante, entre résistance participative et acculturation passive, Cahiers d’Asie centrale n°13-14
[1] Etude de la langue tatare dans les régions de la Fédération de Russie : problèmes et perspectives. - Kazan, 1998. - p.96
[2] Société présidée par F. Saïfi Kazanly (intellectuel tatar), qui a dirigée la lutte pour le passage du tatare à l’alphabet latin, et qui a déclaré la nécessité de rompre les liens entre le présent et le passé.
[3] Saguitova L.V. Instructions de travail. - p.115
[4] Journal indépendant 7 août 2001
[5] Galimdzhan Ibragimov, Which way will Tatar cultur go ?, Cahiers du monde russe
[6] Journal indépendant. - 5 septembre 2000
[7] Journal Rossiïskaïa gazeta