Les pouvoirs des cinq Etats d’Asie centrale, projetés sur la scène internationale en 1991 avec le sentiment d’avoir été abandonné par le centre moscovite et
les « républiques slaves », ont à leur décharge d’avoir dû gérer l’accession à l’indépendance dans un contexte peu stable et largement défavorable. Une élite non préparée, des économies
interdépendantes, un tissu industriel subventionné en partie à perte, des frontières complexes, des populations qui demandaient l’autonomie et qui ont reçu l’indépendance ; n’ont pas
constitué des éléments faciles à administrer. Néanmoins, les Etats d’Asie centrale ont su éviter à leurs sociétés (à l’exception du Tadjikistan jusqu’en 1997) les dérives de la guerre
civile ou les violents affrontements interethniques qu’a connus, par exemple, le Caucase. Ils ont également su se créer des identités nationales, des agendas politiques et des parcours sociaux et
économiques bien différenciés.
Les cinq Etats, malgré leurs différences de parcours, ont tous joué la carte de l’absolutisme éclairé, présentant leur autoritarisme comme un partenaire
nécessaire face à la jeunesse de leur Etat et à la prétendue immaturité du peuple vis-à-vis de la démocratie. Dans nombre d’entre eux, la disparition de l’Etat providence soviétique sur le plan
social s’est donc conjuguée à une nouvelle omniprésence idéologique de l’Etat. La population est restée soumise au pouvoir et n’a jamais connu de réel investissement dans la sphère publique. La
rapide dégradation du système scolaire et la chute du taux d’alphabétisation, soit entretenues, soit acceptées par les gouvernements constituent toutefois des éléments de long terme aliénants
pour la population, et qui porteront préjudice à l’Etat lui- même. Ainsi, la difficulté à réformer le système politique et économique soviétique s’est accompagnée de la tiers-mondisation de
certains secteurs sociaux et culturels, que les Etats n’ont pu ou su maintenir au niveau dont ils avaient hérité en 1991.
Nombre de ces éléments sont à relier au « populisme-régime », en particulier l’hyperpersonnalisation du pouvoir, l’usage régulier du plébiscite par
référendum, l’accusation selon laquelle les partis politiques divisent artificiellement la société, le maintien d’une langue de bois officielle exaltant la nation et la démocratie. Le projet
politique en vigueur en Asie centrale reste en effet celui d’une mise sous tutelle de la société, « le culte hyperbolique du peuple (pouvant) dissimuler l’établissement d’un système de mise
à l’écart dudit peuple ». Il dispose également de traits hérités du régime soviétique comme le paternalisme, la croyance en la nécessité d’une idéologie forte diffusée au peuple sous
diverses formes, une frilosité, voire une hostilité, envers toute association non maitrisée ou toute personne non conformiste, un ethnonationalisme déjà en vigueur dans les dernières décennies du
régime socialiste et enfin une inflation du discours sur le bien être national qui va de pair avec la détérioration du niveau de vie de la population.
Il ne s’agit toutefois pas de dire que cette situation était inévitable et relèverait donc de l’erreur des dirigeants : la légitimité
charismatique peut être considérée, par exemple chez Max Weber, comme un facteur de changement qui permet d’accompagner les périodes de bouleversements majeurs. Les discours très idéologiques en
vigueur aujourd’hui sont censés avoir fonction d’intégration sociale dans des pays qui ont subi de plein fouet l’effondrement économique consécutif à la Chute de l’Union soviétique, dont ils
constituaient les républiques receveuses sur le plan financier technique et humain. A l’exception du Kazakhstan, l’indépendance n’a pour l’instant pas apporté richesse ou bien être à la masse de
populations, sans parler de démocratie, mais a durci les conditions de vie et aggravé le ressentiment envers des élites politico-économiques qui se sont illégalement enrichies au vu et au su de
tous. Dans les quatre Républiques, l’espoir placé en une promotion sociale des générations futures a diminué, et l’avenir tant individuel que collectif est analysé sombrement part une
majorité de la population qui présente les décennies brejnéviennes de pénurie relative comme un âge d’or ouvertement regretté.
Emerge également, au travers de ce débat, la question, complexe et épineuse, de la démocratisation de ces sociétés issues du dit totalitarisme
soviétique. Il est bien évidemment légitime de considérer comme impossible l’adoption de principes politiques démocratiques en une période aussi courte, voire de s’interroger sur la pertinence
d’un « Etat importé » d’occident. Il convient toutefois de noter que ces discours sont très largement instrumentalisés par les dirigeants politiques locaux, qui jouent d’arguments
culturalistes et du refus, en vogue, de la modernisation pour justifier leur violation des libertés individuelles. Ils espèrent légitimer par ce biais leurs conceptions paternalistes d’un chef
d’Etat érigé en guide unique, pour qui l’on se doit d’excuser ses dérives dictatoriales. En tenant de semblables discours en Occident, on prend donc le risque d’un rejet de la modernisation
sous tous ses aspects, en validant indirectement des politiques d’immobilisme, d’autoritarisme, de répression systématique de toute opposition et de personnification extrême du pouvoir.
Le processus de « capture de l’Etat » et l’étatisation des mafias on également contribué à appauvrir encore plus de sociétés déjà affaiblies
pour qui la démocratisation et l’économie de marché instaurées lors des toutes dernières années de l’Union Soviétique sont bien souvent synonymes d’un effondrement du niveau de vie, transitoire
pour les économistes, réel pour les populations. La situation s’est aussi nettement dégradée au nom de la lutte contre l’extrémisme religieux, toute forme d’opposition étant liquidée sous
prétexte d’être fondamentaliste ou intégriste. Le caractère laïque des pouvoirs en place a permis à leurs dirigeants de jouer la carte du chantage face au risque islamiste en invitant la
population locale et la communauté internationale, bien conscientes de l’alternative posée et très majoritairement effrayées à l’idée d’une possible guerre civile ou de l’arrivée au pouvoir
d’activistes religieux, à fermer les yeux sur les exactions menées. Si l’autoritarisme avait eu comme avantage de maintenir certaines structures d’encadrement et d’éviter sur le plan social des
thérapies de choc, les limites du système semblent atteintes. L’extrême jeunesse de la population, sa paupérisation rapide, touchant même, depuis 2002, les milieux marchands, la
structure fortement centralisée du pouvoir, la liquidation de l’opposition, le contexte d’isolement politique et d’enfermement paranoïaque du pays paraissent sonner le glas des régimes d’Asie
centrale.
Les conditions d’épanouissement des sociétés de la région, notamment en impulsant un sentiment civique dont manquent cruellement les Etats-nations d’Asie
centrale, tout au moins leur possibilité de prendre d’elles-mêmes des décisions engageant la collectivité dans son ensemble, ne sont pas à ignorer.
Plusieurs Etats d’Asie centrale sont potentiellement riches par leur sous sol, et même les pays pauvres comme le Tadjikistan et le Kirghizstan pourraient un
jour profiter du boom économique qui commence à toucher l’Ouest chinois. Toute la région a une carte de « milieu des empires » à jouer sur le plan géopolitique, mais également
symbolique, le tourisme culturel et écologique étant potentiellement porteur de revenus. Les populations disposent d’une formation – encore – de bon niveau, et des élites formées en Russie ou en
Occident sont en voie de constitution. Mêmes si celles-ci, à l’exception du Kazakhstan, sont peu nombreuses, elles n’en sont pas moins indirectement porteuses d’une volonté de changement. Par
ailleurs, la tolérance religieuse est de mise dans la région depuis des siècles, les tensions interethniques sont relativement faibles, et les minorités, bien que marginalisées par l’Etat, ne
sont pas rejetées par la population. L’islam centrasiatique traditionnel n’est quant à lui pas politisé et se pense volontiers dans un cadre laïque si sa liberté de culte est garantie. Les
populations sont peu idéologisées et en attente d’une simple amélioration de leur niveau de vie. L’avenir de l’Asie centrale reste donc ouvert.