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Europe


Introduction.

I.Des philosophies d’intégration à la formation des politiques d’intégration.

1.Fondements des philosophies britannique et française de l’intégration

2.Les mécanismes et les sources de la production des politiques de l'intégration.

II.Des « modèles » à l’épreuve de la réalité

1.Les « modèles » britannique et français

2.Des modéles caducs ? Nouvelles donnes à l'origine de nouvelles réponses.

Conclusion.


 


 


 

 

Introduction :

 

Une étude comparée des philosophies britanniques et françaises de l’intégration peut apparaître comme un exercice périlleux. Souvent opposées, comme deux modes de pensée totalement distincts, il semblerait qu’en dépit de divergences marquées les deux modèles d’intégration présentent néanmoins des points de convergence.

 

En effet, il n’est pas illogique de montrer comment les politiques d’intégration ont été mises en place dans les deux pays et comment les mécanismes et leur logique ont reposé sur des concepts différents mais poursuivant un même but : l’intégration de l’étranger dans la nation.

 

Par ailleurs, n’est-il pas sensé de relever comment ces deux « modèles », si ils existent, se sont finalement heurtés aux mêmes difficultés, que celles-ci émanent de l’évolution de la demande sociale ou de celle de la scène internationale.


La difficulté de l’exercice provient du manque de détachement historique dont toute analyse souffrira forcément. C’est pourquoi nous nous gardons de prétendre à l’exhaustivité dans notre approche.

 

Nous tacherons dans un premier temps de considérer les bases sur lesquelles se sont construis les « modèles » britannique et français de l’intégration, et comment ces philosophies de l’intégration ont conduit à la production de politiques d’intégration dans les deux pays. Puis dans un deuxième temps, nous verrons s’il est pertinent de parler de « modèles » d’intégration, si ces « modèles » sont divergents ou parfois convergent et s’il ne se révèlent pas finalement tous deux fragiles dans les faits.

 

  1. Des philosophies d’intégration à la formation des politiques d’intégration

 

  1.  
    1. Fondements des philosophies britannique et française de l’intégration

 

La France et la Grande-Bretagne ont connu des développements historiques relativement similaires dans lesquels se sont développées des philosophies de l’intégration bien distinctes. D’ailleurs, comme le précise Adrian Favell1 : « La solution politique des deux nations peut être vue comme deux versions appliquées différentes du libéralisme philosophique ».

 

Dans les deux Etats nation, l’intégration nationale est passée par l’incorporation des immigrants dans la citoyenneté. Dans les deux cas, l’identité nationale a agi comme un ciment national, renforcé par le jeu des institutions comme les écoles, les associations, les syndicats ou encore l’armée… Par ailleurs, les deux pays ont définit l’intégration nationale au travers de l’extension progressive des droits de la citoyenneté et de l’élargissement du suffrage.

 

La différence entre les deux pays, marqués tous deux par une modernité politique, se différencient par la perception de la relation entre la citoyenneté et la nation. En Grande-Bretagne, le parlementarisme a permis une plus grande autonomie des institutions, notamment communautaires. En France, l’héritage de la Révolution française a conduit à un Etat centralisé qui a pour volonté d’établir avec ces citoyens une relation sans intermédiaire. A cela s’ajoute la neutralité du citoyen dans la communauté.

 

Le contraste se situe également sur la place de l’identité nationale dans la citoyenneté. En Grande-Bretagne, la citoyenneté est une question d’accès à l’égalité des droits dans une société qui s’appuie sur les institutions publiques. En France, l’identité nationale représente la troisième source de la citoyenneté.

 

Le clivage central se situe donc dans la conception libérale britannique dans laquelle c’est l’allégeance aux institutions nationales qui entraîne l’acquisition de la citoyenneté (droits civils, puis politiques et sociaux) et dans la tradition républicaine française qui pose la capacité et la vertu civique comme condition préalable à l’inclusion de l’individu dans la « communauté de citoyen ».

 

Il est difficile de traduire les notions françaises de citoyenneté, comme un corpus de droits politiques, civiques et sociaux, et de nationalité, comme l’appartenance formelle d’un individu à un Etat. En effet, le terme citizenship est la traduction commune pour les deux termes.

 

La distinction est pourtant au cœur de la conception française, mais pour les rendre indissociables. En effet, le seul moyen d’accéder au droit du citoyen passe par la nationalité, associant droit du sol et droit du sang. En France, il a fallu attendre le XIXème siècle pour voir la fin du l’application unique du jus sanguinis. En Grande-Bretagne, la distinction est peu présente car le droit des étrangers est basé sur l’allégeance à la couronne même si la fin de l’Empire a entrainé le début d’une distinction.

 

La Grande-Bretagne et la France ont eu toutes deux un Empire colonial, qu’ils ont justifié par une mission civilisatrice et universelle. Ces Empires ont contribué à la formation de l’Etat Nation et à l’unification des institutions nationales.

 

On oppose souvent les deux idéologies « coloniales » : assimilation française et association britannique. Mais dans les faits, on constate que ces différences sont relatives, notamment quand on regarde les différences de statut des colonies. Par ailleurs, on a constaté la présence de tensions dans les deux situations coloniales, reposant souvent sur le paradoxe entre le libéralisme appliqué en métropole et les idéologies utilisées pour justifier le statut des populations colonisées.

 

Cela a eu des répercussions à la fin des empires sur l’accès à la citoyenneté des anciens sujets coloniaux, lors surtout des migrations économiques qui se sont multipliées après la seconde guerre mondiale. Même si la Grande Bretagne a accordé aux immigrants provenant du « Nouveau Commonwealth » (Antilles, Inde, Pakistan) des droits de la citoyenneté (dont des droits politiques) à la différence de la France.

 

  1.  
    1. Les mécanismes et les sources de la production des politiques de l'intégration.

À notre avis, l'étude d'un modèle en tant que concept indépendant peut-être une erreur simpliste, car nie la complexité d'un processus d'interconnection entre une mutitude de facteurs (graphique 1). Si on applique cette idée au graphique, on remarque que celui-ci décompose les interconnections, or pour mieux appuyer notre thèse, on tentera de le recomposer selon notre lignée théorique. On peut distinguer les facteurs du processus entre ceux qui font partie des facteurs « rigides » et facteurs « souples ».

 

Les récits traditionnels sur le « vivre ensemble » découlent de ce qui est défini par la philosophie de l'intégration. Or comme montre le graphique 1, les philosophies ne coïncident pas exactement avec les modèles, ni avec les politiques d'intégration.

 

La philosophie d'intégration est pour ainsi dire ce qui donne à la fois la clé de lecture des modèles, des politiques et en garantit leur cohérence et continuité.

 

La philosophie guide le raisonnement et la légitimité en même temps. Pour donner fondement à cette affirmation, il suffit de se pancher sur les discours des institutions. Il est intéressant par exemple, de remarquer la façon extrêmement spontanée par laquelle on se réfère à la philosophie comme « tradition » ou « spécificité ».

 

Dans ce sens, au terme du mandat de trois ans qui lui avait été confié en 2002, le Haut Conseil à l'intégration a remis au Premier ministre un rapport consacré à un "bilan de la politique publique d'intégration" dans lequel on peut lire :

 

”[...] Notre tradition républicaine veut que cette unité civique comme communauté de citoyens ne repose pas seulement sur l’héritage [...] En raccourcis, on ne naît pas citoyen, on le devient. [...]”.

 

Il y a ici “en raccourci” la base conceptuelle de la philosophie d'intégration française. Notre idée est que la philosophie de l'intégration qu'on nomme ici “tradition républicaine” est en effet le résultat d'une équation complexe. Elle tient en compte en particulier la physionomie de ses institutions, l'histoire et les mythes républicains qui les légitiment, le résultat (à savoir la philosophie de l'intégration) fait partie de ce qu'on définit dans notre analyse comme un “facteur rigide”; celui-ci faisant à son tour partie d'une autre équation plus complexe, laquelle englobe des “facteurs souples” comme les attentes, les demandes ou les revendications sociales pour déterminer les politiques d'intégration.

 

Suivant ce raisonnement, les politiques d'intégration découlent indirectement de la codification des philosophies par les institutions de l'Etat, et non commeon pourrait plus simplement croire de l'application des modèles. Le modèle est un résultat ultime du processus mélangeant politique et philosophie, dans ce sens le model n'intervient pas dans la création des politiques mais représente la politisation des philosophies.

 

 

 

 

 

  1. Des « modèles » à l’épreuve de la réalité

   

  1.  
    1. Les « modèles » britannique et français

 

Les politiques françaises et britanniques de l’intégration sont souvent présentées comme représentant deux modèles distincts d’intégration.

 

En France, la citoyenneté est encadrée par l’individualisme civique qui pose l’individu comme seul sujet de droit et qui par conséquent refuse toute différenciation ethno raciale dans l’espace public. En Grande-Bretagne, l’approche est fondée sur l’importance des groupes minoritaires. L’accent y est donc mis sur l’intégration, non pas comme un mécanisme d’acculturation nationale et civique mais comme un accès égal aux droits. Le multiculturalisme y est en effet accepté comme une réalité sociologique et politique.

 

La différence semble donc se situer au niveau de la notion d’ethnicité, centrale en Grande-Bretagne et refusée en France. Les Britanniques accordent une importance majeure aux catégories raciales et à la différenciation tandis que les Français la refusent.

 

On observe néanmoins une évolution qui amène à penser que les deux « modèles » peuvent parfois converger sur certains points.

 

Longtemps, l’intégration à la française s’est présentée en opposition au modèle britannique en insistant notamment sur les risques liés à la reconnaissance des diversités ethno culturelle : régression identitaire, chaos du multiculturalisme qui serait un risque pour la citoyenneté.

 

Mais on peut remarquer un reversement du discours avec l’apparition de la « nouvelle intégration » qui fait appel à une intégration progressive de la donne communautaire dans la société française. Cela s’est noté avec l’entrée dans le débat du thème de la discrimination, notamment dans la fin des années 90 avec le traité d’Amsterdam. On peut également citer l’institutionnalisation de l’islam avec la création du Conseil français du culte musulman en 2003. Il ne faut toutefois pas en déduire que cette évolution conduira à l’application de politiques publiques du type des ‘race relations’ britanniques.

 

En Grande-Bretagne, on a également remarqué l’émergence du British Dilemna2, résultat de la prise de conscience des limites du modèle d’intégration britannique. En effet, les « race relations » ont été remise en cause par la présence de discriminations mais également par le constat d’un manque de volonté d’intégration de la part de certains groupes.

 

Il a donc été proposé le concept de ‘community cohesion’ dans un contexte multiculturel. Celui-ci repose sur une vision commune et le sens de l’appartenance. La diversité y est considérée comme une valeur positive et l’accent est mis sur l’égalité individuelle des chances.


Les parallèles sont donc croissants, entre fermeture des frontières et volonté d’intégration des populations issues de l’immigration. Des paralleles et des rapprochements timides bien sur à relativiser, mais qui demontrent comme à l'origine on essaye de repondre aux memes problematiques. Les questions posées de part et d’autre de la Manche sont donc voisines même si elles reposent sur des processus différents.

 

  1.  
    1. Des modéles caducs ? Nouvelles donnes à l'origine de nouvelles réponses.

 

 

 

 

Des nouvelles situations sociales créeent des turbulences dans les modèles et dans les politiques d'intégration. Ce dysfonctionnement des politiques se manifeste par des donnes qu'on peut qualifier de « matérielles », au caractère plus objectif, et par le « débat » qu'elles suscitent dans la societé et dans les médias.

Comme le supposent Liesbet Hooghe3 et Gary Marks4, de la University of North Carolina at Chapel Hill:

 

« [...] In order to explain the level and scope of integration, we need to understand the pressures on decision making. We need to inquire into the underlying conflicts that shape decision making: which actors are involved on what issues, and how are they expected to behave.[...] »

 

Le politique ne pouvant pas ignorer ces problématiques, attentes ou revendications qui mettent à l'épreuve les « dogmes » de la philosophie d'intégration éprouvent donc des difficultés, et ont à faire face à ces difficultés, à des réactions variées, mais qui pour la plupart se manifestent sous formes cohérentes et radicales découlant de la propre philosophie d'intégration.

Dans ce sens la loi française de 2004 sur l'interdiction des signes ostentatoires est un renforcement radicalement cohérent, qui s'inscrit dans une parfaite continuité du dispositif de 1905.

Suivant l'analyse de Hooghe et Marks, il est intéressant de remarquer que dans ce décret, outre son apport matériel, c'est son existence elle-même qui est frappante. Le fait qu'on ait procédé à un remaniement, est la preuve qu'il existait une demande plus ou moins sousjacente.

 

Il est donc obligatoire de se demander quelles sont les situations sociales à l'origine d'une telle attente, réaction ou revendication, qui ont déterminé l'action de l'Etat. Puis la façon dont il le fait.

 

On peut distinguer plusieurs nouvelles donnes qui s'interposent et viennent pérturber l'équilibre plus ou moins stable des mécanismes sociologiques et institutionnels qui sont à la base de la construction des politiques et des modèles d'intégration.

 

  • Donnes objectives ou quantifiables.

 

  1. Mondialisation, un phénomène par certains aspects plus ancien mais qui se développe à l'échelle de l'individu, avec ses dynamiques propres comme la banalisation des frontières et l'augmentation des flux d'informations et des personnes, surtout depuis les années 1990.

  2. Les évènements du 11 septembre, les attentats de Londres et de Madrid.En particulier le fait que nombre des composants de ces commandos, étaient issus de la célèbre seconde génération d'immigration.

  3. L'introduction de la citoyenneté « hybride » europeenne et la crise de la constitution de 2005.

 

Notre idée est que ces donnes conditionnent le débat public et politique au niveau domestique et international, de la même façon en France qu'en Grande Bretagne.

On peut voir le “débat” comme un “conflit” dont le résultat conditionne les choix des politiques d'intégration. Or comme on a dejà tenté d'expliquer le rôle des institutions étant de résoudre un conflit par une régle, elles vont le faire en codifiant ce processus avec leur propre clef de lecture, laquelle est différente voir opposée pour les deux États, va produire des réponses différentes au même problème.

 

  • Les poids des donnes relatives au “débat”.

 

« We pay detailed attention to the substantive character of the debate [...] What do key actors strive for? How does the debate connect to domestic conflict? Does the debate have an underlying structure? The debate is complex and multi-faceted, but it is not sui generis or unfathomable. In fact, as recent research has discovered, the debate is structured and explicable.[...] »

 

Des boulevesements matériels provoquent des nouvelles attentes et revendication qui créent des “conflits” et donc un “débat”.

 

Pour motiver ce constat, il convient de prendre en compte l'essentialisme croissant qui se développe depuis presque deux décennies.

  1. D'abord à un nivau académique, avec la parution de “Clash of civilisation” de S. Huntington, mais aussi a contrario avec F. Fukujama et sa Pax Americana.

  2. Puis, à un niveau social, avec une perception nouvelle de l'immigration et de l'étranger, - il est par exemple assez frappant qu'aujourd'hui, on préfère utiliser le terme “voile” même quand, en réalité, il s'agit d'un “foulard”.

  3. in fine ses répercussions dans la sphère politique au même moment que la citoyenneté hybride de Maastricht rompt le lien ethnique entre nationalité et citoyenneté. Il faut sans doute ajouter que, si le processus d’intégration européenne a été considéré dans les années 1990 comme la perspective de renouvellement du projet démocratique contemporain, la crise de l’Union Européenne a fermé la possibilité d’une refonte postnationale de la citoyenneté moderne. “Cela a un coût considérable dans le traitement de l’intégration des migrants et des minorités européennes, notamment lorsqu’il est question des musulmans en Europe” (Bertossi 2007c).

«  [...] European integration transforms conflict in Europe, not by introducing an issue orthogonal to existing dimensions of competition, but by reinforcing a previously subsidiary non-economic dimension. In a psychological sense, this non-economic dimension might be described as tapping “pre-material” (rather than post-material) values having to do with basic emotional affinities arising from group (non)membership. [...]  ».

 

Face à ses nouveaux conflits il en résulte une série de “réactions” communes mais opposées dans la forme.

 

La réaction à ces attentes est opposée car les institutions et leur histoire le sont. Notre idée est que l'Etat français, en particulier la physionomie de ses institutions, l'histoire et les mythes républicains qui les légitiment, ne sont pas compatibles avec l'introduction même partielle de la “charia” dans le code civil ou pénal français.

 

Inversement, il nous est très difficile de croire qu' un décret puisse retirer les foulards des femmes musulmanes dans les universités de Londres ou de Birmingham ou encore les crucifix des murs des écoles italiennes ou autour des cous belges.

 

En d'autres termes: « [...] Political conflict makes all the difference, and that conflict, we argue, is in large part rooted in communal identities[...] »

 

 

 

Conclusion.

 

 

En mettant en perspective les évolutions récentes dans chaque pays, il est aussi nécessaire en mesurant la façon dont les deux sociétés sont désormais confrontées à des défis qui transgressent les frontières habituellement dressées entre les deux paradigmes d’intégration français et britanniques, il en ressort que les deux modèles se démontrent de plus en plus inadaptées.

 

Il ne s'agit pas seulement de l'écart entre les « philosophies publiques » de la nation et les réponses politiques à la présence des migrants ou des minorités car, dans la pratique, tous les pays dévient des « modèles d'intégration » qui sont revendiquées à un niveau idéologique. Lorsqu'on l'aborde d'un point de vue plus empirique que normatif, la notion de « modèle » est donc relative.

C'est dans ce contexte particulier que peuvent être envisagées les « crises » qui frappent les deux « modèles d'intégration » français et britannique

Bertossi arrive à la même conclusion, « les récits traditionnels sur le vivre ensemble n’ont pas été remplacés par de nouveaux programmes idéologiques. Si les premiers sont contestés, ils demeurent une référence qui empêche de développer complètement des registres idéologiques alternatifs pour encadrer la citoyenneté et l’intégration. »5 En d'autres termes l'heritage idéologique empêche une meilleure réflexion, plus libre, ou encore l'idéologie met des contraintes à la libre réflection du sujet.

 

L’illustration la plus frappante de la crise de confiance des deux « modeles » français et britannique est sans doute à trouver dans l’ampleur des émeutes françaises de novembre 2005 ou britanniques de 2001, et des attentats à Londres en juillet 2005, mais également dans l’impact que ces évènements ont eu sur les opinions publiques des deux pays.

 

Le paradoxe qui se vérifie presque de la même façon des deux cotés de la Manche est que nombreux sont ceux qui, enfants de la première génération de migrants arrivés dans les années cinquante ou soixante, devenus Français en application du droit de sol, formés à l’école de la République, se sont pourtant heurtés à des résistances ou des rejets de la part d’une société qu’ils ne vivaient pas comme une société d’accueil,mais bien comme « leur » société depuis toujours.

Aussi n’est-il guère surprenant qu’ils aient marqué un net rejet de certaines voix qui leur expliquaient que leurs difficultés n’étaient que la conséquence d’un défaut d’intégration « de leur part », en estimant qu’on leur demandait un effort qui n’était pas réclamé à leurs compatriotes6.

 

1 Adrian Favellest actuellement professeur associé en sociologie à UCLA (University of California, Los Angeles). Expert en migrations internationales. Il s’intéresse aux politiques d’immigration, de citoyenneté et d’intégration, au phénomène d’intégration régionale, à l’Union européenne vue à travers le prisme de la sociologie politique et à la philosophie des sciences sociales. Son premier livre ’Philosophies of Integration’ (Macmillan 1998) était une comparaison de l’idée de l’intégration en France et en Grande Bretagne.

2 Rapport de Rose et Deakins publié en 1969

3 Liesbet Hooghe Professeur de Science Politique, à University of North Carolina at Chapel Hill;

 

4 Gary Marks Professor, Chair in Multi-level governance, Free University of Amsterdam
Burton Craige Professor, University of North Carolina at Chapel Hill

 

5Chercheur à l’Ifri, Christophe Bertossi est docteur en science politique de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence (2000). Il est chercheur associé au Centre for Research in Ethnic Relations de l’université de Warwick (Grande-Bretagne), après avoir été chercheur Marie-Curie (2001-2003). Il est également associé au Centre for Comparative Immigration Studies de l’université de Californie-San Diego (Etats-Unis) et à l'American University in Paris (AUP). Il enseigne la science politique à Sciences-Po (Paris). Il a notamment publié Les frontières de la citoyenneté en Europe : nationalité, résidence, appartenance, Paris, L'Harmattan, 2001 ; European Anti-Discrimination and the Politics of Citizenship: France and Britain, Basingstoke/New York, Palgrave, 2007 ; (avec Catherine Wihtol de Wenden), Les couleurs du drapeau: les militaires issus de l'immigration, Paris, Robert Laffont, 2007.

6 Haut Conseil à l'intégration, rapport sur "bilan de la politique publique d'intégration", Collection des rapports officiels. 2005

 

 

1) L'échec de la France dans sa lutte contre la violence en Corse


Après l'appréciation des formes de la violence en Corse (a), la France est contrainte d'établir les raisons de cet échec dans sa tentative de maintien de l'ordre (b)


a) La perception de la violence par les représentants de l'Etat


Le rapport de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur le fonctionnement des forces de sécurité en Corse (1999) souligne l'existence d' «une tradition de violence» dans l'île et constate l'importance de la violence dans la vie quotidienne des habitants. (1)
«Il est bien sûr nécessaire de faire la part des choses entre passé et présent et se garder des explications culturalistes fondées le plus souvent sur les préjugés. Il n'empêche que cette violence traditionnelle perdure aujourd'hui tant dans le règlement des conflits d'ordre privé que dans le champ politique. (...)

S'agissant des conflits d'ordre privé, ils prennent la forme de pressions qui passent le plus souvent inaperçues, mais qui peuvent tout autant donner lieu à des destructions de biens, voire à des homicides. Le règlement des conflits de voisinage par le plasticage semble ainsi relativement répandu. (...)
Cette contrainte s'exerce donc aussi bien dans le cadre des relations privées que sur les décideurs publics. (...)


Enfin, la violence est également omniprésente dans le champ politique, notamment du fait du développement de l'action armée clandestine des mouvements nationalistes depuis les événements d'Aléria en août 1975. (...)

La violence des différents mouvements nationalistes qui ont vu le jour depuis, n'a jamais cessé de s'exercer avec plus ou moins d'intensité selon les périodes. Cette place des organisations politiques violentes peut s'expliquer en partie par l'absence d'un véritable espace démocratique dans l'île du fait d'un système politique local encore largement fondé sur les clans et les réseaux de solidarité entre familles. Dans ce cadre, la violence a pu constituer pour certains un moyen d'affirmer leur existence sur la scène politique corse en sollicitant de l'Etat une reconnaissance et une légitimation. A cet égard, le recours à la violence a, certes, permis à certains nationalistes de briser le monopole des relations avec le pouvoir central détenu par les notables de l'île, mais la contestation de cette stratégie dans les rangs nationalistes a eu pour conséquence d'entraîner une radicalisation et un fractionnement du mouvement. Ces tensions internes constituent un des facteurs d'explication des luttes entre factions rivales et de l'apparition récurrente de mouvements dissidents plus durs et plus violents. (...)


Sans doute faut-il se garder des typologies simplificatrices, et la violence en Corse mêle étroitement conflits d'ordre privé et oppositions d'ordre politique : la frontière entre ces types d'action violente est souvent ténue et les conflits d'intérêt personnels expliquent bon nombre d'actions légitimées par leurs auteurs sous couvert du nationalisme. Toujours est-il qu'elle constitue l'un des particularismes de la société corse et qu'elle pose le problème de la réponse apportée par les pouvoirs publics».

La commission d'enquête remarque d'ailleurs que «l'une des principales spécificités de la délinquance dans l'île provient de l'existence de mouvements politiques clandestins ayant recours à la lutte armée. Ces organisations clandestines sont, par ailleurs, dotées de vitrines légales et disposent, pour certaines d'entre elles, d'élus au sein de l'assemblée territoriale de Corse. Cette situation pose d'importants problèmes aux pouvoirs publics, la gestion du terrorisme nationaliste appelant autant une réponse politique qu'une action répressive».


b) Les raisons de l'échec généralisé de la politique de sécurité en Corse

La commission d'enquête du Sénat sur la conduite de la politique de sécurité menée par l'Etat en Corse de 1999 présente cinq grandes catégories de raisons pouvant expliquer l' «échec global d'une politique de la sécurité en Corse». (1)

- L'alibi des particularités insulaires» : la violence, le goût des armes et l'omerta ; des «adaptations» à la loi républicaine ; une difficile «immersion» des forces de sécurité dans la population
- Des politiques gouvernementales indécises, fluctuantes et contradictoires» : l'alternance de phases de répression et de négociation ; «trois amnisties aux effets désastreux».
- Un dispositif de sécurité inadapté» : la faiblesse du renseignement ; la «porosité» des services ; les pressions ; «une faible mobilisation de certains personnels de police» ; «la vulnérabilité du dispositif de sécurité» ; «un certain manque de moyens».
- Une magistrature trop longtemps passive et des juges locaux parfois inexpérimentés
- Des conflits résultant de la multiplication des intervenants» : «guerre des polices» et «guerre des juges».

  

(1) Jean-Patrick Courtois, René Garrec, rapport de la commission d'enquête sur la conduite de la politique de sécurité menée par l'Etat en Corse, Sénat, 1999

 


2) Les réponses institutionnelles

 

La Corse, possession française depuis 1768, n'intègre l'organisation administrative de la France qu'à la Révolution, avec le décret du 30 novembre 1789 qui proclame que «la Corse fait partie de l'Empire français [et] que ses habitants doivent être régis par la même constitution que les Français». Elle est longtemps intégrée de façon «rationaliste» au schéma général de l'organisation administrative territoriale. Ce n'est qu'à partir de 1982 que des spécificités lui sont reconnues dans l'ensemble national, avec pour conséquence juridique la reconnaissance d'un statut particulier. Trois étapes se sont ainsi succédé avec les lois des 2 mars et 30 juillet 1982, du 13 mai 1991 et du 22 janvier 2002. Un nouveau projet d'évolution de l'organisation institutionnelle a été rejeté par les électeurs de l'île lors d'une consultation en 2003.


L'éclatement institutionnel (1)


L'évolution statutaire de l'île a ainsi abouti à ce que le député Guy Geoffroy qualifie d' «éclatement institutionnel», dans son rapport sur le projet de loi organisant la consultation des électeurs de Corse sur la modification de l'organisation institutionnelle de l'île (2003). Rappelant que «l'organisation institutionnelle de la Corse comprend 360 communes, 2 départements et une collectivité territoriale à statut particulier», il dénonce «l'empilement des structures».
«Dans ce contexte d'une décentralisation à bout de souffle, la mise en commun des ressources et la rationalisation de l'organisation territoriale apparaissent comme une nécessité. Sur un territoire qui compte 360 communes, dont plus de 80 % ont moins de 700 habitants, la coopération intercommunale constitue une première démarche : on dénombre ainsi, depuis la loi du 12 juillet 1999 relatif au renforcement et à la simplification de la coopération intercommunale, quatre communautés de communes pour la Corse-du-Sud et huit pour la Haute-Corse, une communauté d'agglomérations autour de Bastia et une autour d'Ajaccio. En dépit de ces succès récents, l'intercommunalité souffre encore de la méfiance des élus et de dissensions politiques qui entraînent le blocage des institutions. En outre, elle reste quasiment absente en milieu rural.

La bi-départementalisation ajoute encore à cet éclatement institutionnel : la loi du 15 mai 1975 portant réorganisation de la Corse a donné naissance à deux départements qui sont parmi les plus petits de la France métropolitaine, tant en ce qui concerne la superficie (la Haute-Corse se classe 80e sur 96 et la Corse-du-Sud 85e) que la population. Avec respectivement 141 600 et 118 600 habitants en 1999, la Haute-Corse et la Corse-du-Sud se placent aux 91e et 95e rangs des départements métropolitains par ordre de population décroissante. (...)


La coexistence, sur un petit territoire de 260 000 habitants, de deux départements et d'une collectivité territoriale se traduit ainsi inévitablement par un enchevêtrement des compétences, une dilution des responsabilités et une complexité évidente pour les interlocuteurs de ces collectivités, qu'ils soient communes, associations ou entreprises.
Les organismes de concertation mis en place pour remédier à cet éclatement n'ont pas véritablement donné satisfaction : la commission d'harmonisation des investissements, prévue dans la loi du 30 juillet 1982, ainsi que la commission de coordination des collectivités locales, mise en place dans la loi du 22 janvier 2002, n'ont pas réussi à surmonter les clivages territoriaux et politiques induits par l'organisation institutionnelle».

 

 (1) Marc Geoffroy, rapport sur le projet de loi organisant une consultation des électeurs de Corse sur la modification de l'organisation institutionnelle de la Corse, Assemblée nationale, 2003.

 

 

 

 

 

Conclusion


Jean-Louis Briquet, chercheur au CNRS-CERI, explique dans la revue Regards sur l'actualité (avril 1998) que la décentralisation a finalement conforté le pouvoir des notables en Corse.
«Parce qu'elle s'attaque vivement au "pouvoir du clan" et qu'elle entame son monopole sur les réseaux de la négociation publique, la contestation nationalitaire a été combattue dès ses débuts par les notables, qui ont cherché à la disqualifier au nom de son absence de légitimité élective. Ils ont, dans la mesure du possible, entravé les tentatives d'association à la gestion locale des "forces vives" et des groupes socio-professionnels qu'ils considéraient comme de simples émanations des mouvements contestataires. Dans le même temps, ils se sont insérés activement dans les réseaux administratifs en charge de l'aménagement et de la modernisation de la Corse, dont ils ont su utiliser les ressources pour préserver leur influence. Ils ont assimilé pour ce faire certaines logiques innovatrices de l'action publique et ont modernisé leurs pratiques. (...)
La mise en place du statut particulier de la Corse en 1982 est apparue comme une opportunité inédite pour entamer le pouvoir notabiliaire. La nouvelle organisation institutionnelle, très peu différente de celle qui sera instaurée quatre ans plus tard dans les autres régions françaises, devait limiter l'influence des conseils généraux et, par là, celles des élus traditionnels. Le partage des compétences entre la région et les départements était censé imposer de nouveaux modèles de gestion, opposés à ceux qui favorisaient ces mêmes élus. Pourtant, la décentralisation a conforté le pouvoir des notables, qui s'y étaient pourtant vivement opposés. A l'instar de celles qui ont suivi, les premières élections régionales d'août 1982 n'ont pas permis la formation d'une force politique alternative aux groupements politiques établis. De plus, les nouvelles institutions ont en grande partie permis la reproduction des pratiques notabiliaires : elles ont même renforcé l'autorité des élus et leurs marges d'autonomie quant à l'usage des crédits publics». (1)
Cette analyse illustre en partie l'échec de sa tentative de réinstauration de la souveraineté nationale en Corse. Dans une même optique, le député parisien, membre de l'Union pour un Mouvement Populaire et ancien secrétaire adjoint de l'assemblée nationale de l'OTAN expose une proposition de loi à l'assemblée nationale proposition de l'échec des politiques menées en Corse jusqu'à aujourd'hui : « Depuis plus de trente ans, les gouvernements successifs n'ont pu mettre fin à la violence politique en Corse, en dépit de multiples aménagements et révisions du cadre institutionnel de l'île : c'est ainsi qu'une véritable autonomie fiscale et qu'un statut particulier, ont été mis en place, sans pour autant que ne se résorbent les revendications indépendantistes. En réalité, la persistance de revendications nationalistes, comme celle de la violence, n'ont qu'un rapport lointain avec le débat sur la décentralisation et ne sont nullement liées à la conclusion d'accords visant à satisfaire de légitimes besoins de démocratie de proximité et de développement économique local. Pour la minorité nationaliste, dont chacun connaît les liens avec la grande criminalité, il s'agit en fait de rompre le pacte républicain et d'entamer l'unité nationale. Dans un tel contexte, l'assassinat du préfet Erignac en février 1998 constitue un acte dont la portée historique n'a pas fini de se faire sentir, alors que l'assassin présumé court toujours. Cet acte visait pour la première fois le plus haut représentant de l'Etat dans cette région. A la suite de cet attentat, le Gouvernement Jospin révélait une nouvelle fois le délitement de son autorité à l'occasion du scandale des paillotes ou devait "s'illustrer" une unité spéciale de gendarmerie, le GPS, fonctionnant apparemment dans une totale improvisation de ses règles de tutelle et d'engagement, et dont le ministre de l'Intérieur de l'époque admettait devant la représentation nationale, qu'il en ignorait lui-même l'existence. La spirale de ces échecs successifs devait conduire le même Gouvernement à s'engager quelques mois plus tard, dans des négociations politiques avec les nationalistes aboutissant, dans le cadre des Accords dits de Matignon du 28 juillet 2000, à un démembrement sans précédent de la République française. Pour tenter d'acheter la paix civile et d'apaiser la violence dans l'île, le Premier ministre, en désaccord public avec son ministre de l'Intérieur et une partie de son Gouvernement, décidait d'entreprendre une refonte du statut de la Corse, dans une direction extrêmement préoccupante pour le devenir de l'unité nationale. Parce qu'ils prévoient non seulement l'apprentissage obligatoire de la langue corse, en contradiction avec l'article 2 de notre Constitution, mais aussi, le transfert sans précédent de pouvoirs législatifs à l'Assemblée territoriale de Corse, là encore en totale contradiction avec notre Constitution, les Accords de Matignon menacent à terme de remettre en cause le principe de l'unité et de l'indivisibilité de la République.
Fruit de négociations entre le Gouvernement et un petit nombre de responsables de l'Assemblée territoriale, dont certains ont été désavoués depuis par les électeurs corses eux- mêmes, ces Accords sont juridiquement incertains et politiquement contestables.
Ils ignorent, en effet, le caractère de collectivité administrative de l'Assemblée de Corse, en l'élevant de facto au rang d'une assemblée constituante, puisque telle est clairement la portée des Accords.

Or, l'Assemblée de Corse n'est pas investie d'un pouvoir constituant. Les Accords sont également politiquement contestables, car les négociations dont ils sont le produit ont été conduites sans la participation des élus locaux et nationaux non membres de l'Assemblée de Corse, et surtout des Corses eux-mêmes, confisquant ainsi la démocratie, alors même que sondage après sondage, une écrasante majorité des habitants de l'île (83%) expriment leur volonté de demeurer dans la République.
Enfin, plus scandaleux encore, certains élus nationalistes n'hésitent plus à réclamer l'amnistie pour les violences terroristes, y compris pour les assassins du préfet Erignac. Dans ces conditions, la seule façon de sortir de cette spirale, de restaurer la crédibilité de l'Etat républicain en Corse et de trouver les voies et moyens pour un aménagement du statut administratif de l'île, dans le cadre de la décentralisation, est de consulter les Corses eux-mêmes sur leur propre avenir.
Tel est le but de cette proposition de loi constitutionnelle : permettre aux Français de la Corse de se prononcer par référendum sur le bien-fondé des Accords de Matignon ou d'éventuels aménagements qui pourraient intervenir par la suite.
Par ailleurs, cette proposition participe du nécessaire élargissement de la procédure référendaire dans le cadre de notre vie démocratique. Quarante ans après l'avènement du référendum législatif dans notre système institutionnel et alors que celui-ci a été introduit dans notre vie municipale, il est souhaitable qu'aujourd'hui son champ d'application soit élargi afin de renforcer la participation des Français aux enjeux qui les touchent.
Donner la parole aux citoyens et fonder sur leur volonté l'action publique sont deux exigences fondamentales de la démocratie. Les respecter permet aussi de résoudre les difficultés auxquelles les représentants du peuple, à différents niveaux, se trouvent confrontés.
Le texte que nous vous proposons est simple. Il permet de trouver une solution véritablement démocratique au problème corse en renforçant la vie démocratique de notre pays par la participation directe de l'opinion populaire, là où elle seule peut indiquer le chemin à suivre. Son caractère démocratique devrait guider votre choix. C'est pourquoi, nous vous demandons de bien vouloir adopter la présente proposition de loi constitutionnelle [...] ». (2).

Ainsi, en accordant un statut particulier à la Corse, la France s'est rendue coupable, au-delà d'un manquement à la constitution, de légitimation d'actes terroristes, au nom de la paix civile et de la stabilité interne du pays, or, en aucun cas, la violence ne saurait être une source de légitimité.


1) Jean-Louis Briquet, «Le nationalisme corse», in Regards sur l'actualité n° 279, mars 2002
2) Enregistré à la Présidence de l'Assemblée nationale le 13décembre2000.PROPOSITION DE LOI CONSTITUTIONNELLE visant à consulter par référendum les populations des collectivités territoriales de la République.

 

 

 

 

 

 

. B – La situation économique en Corse : source de la violence, phase préalable et berceau du terrorisme

Par sa situation géographique, la Corse subit de graves retards de développement économique, largement perceptibles depuis les années 1950 (1). Ce retard s’accroît davantage suite à la phase de décolonisation, principalement suite à l’indépendance de l’Algérie en 1962 (2).

  

1 – La situation géographique de la Corse, frein conséquent à son développement économique

La Corse est souvent décrite comme une montagne dans la mer.

Malgré ses 1 000 kilomètres de côtes, elle n'a que peu d'abris naturels. La côte ouest, exposée aux vents dominants, est la plus découpée. La côte orientale est occupée en grande partie par la longue plaine littorale d'Aléria. Dominée par le Monte Cinto, qui culmine à 2.710 mètres, la montagne corse couvre la majeure partie de la superficie de l'île et s'articule en deux sillons coupés par le «sillon de Corte», qui sépare la Haute-Corse de la Corse-du-Sud.

La prégnance du relief montagneux sur la quasi totalité de l'île a une incidence déterminante sur les modes d'utilisation du sol. Les constructions se concentrent, dans l'intérieur, dans des villages souvent escarpés dont l'extension est limitée par la rareté des terrains disponibles aux alentours. Sur le littoral, de surcroît, l'étroitesse de la bande côtière contraint de construire, le plus souvent, à proximité de l'eau.

Dans ce contexte, l'application du principe de l'urbanisation en continuité des constructions existantes, destiné à limiter le «mitage», et les dispositions tendant à protéger les espaces remarquables littoraux ont pour effet de «geler» l'essentiel des terres sur lesquelles il serait techniquement possible de construire : le sol est, paradoxalement, une denrée rare sur une île dont la densité moyenne n'excède par 30 habitants par kilomètre carré.

Enfin la persistance de nombreuses indivisions contribue également à détériorer l'état du bâti en Corse, puisqu'il s'avère très difficile de vendre ou d'acheter des immeubles indivis dont certains indivisaires n'assurent pas l'entretien. Les difficultés rencontrées pour l'entretien du patrimoine bâti ancien font donc pendant aux problèmes posés pour réaliser des constructions neuves.

Cet imposant relief montagneux contribue à fractionner ce territoire de 8 722 kilomètres carrés en dix-neuf micro régions.

 La Corse de l'intérieur est longtemps restée le domaine des bergers semi-nomades dont la lutte avec les agriculteurs sédentaires constitue, en définitive, la principale constante historique. Deux régions avaient une physionomie particulière. La «Castagniccia», avec sa vaste châtaigneraie et ses champs en terrasse, faisait vivre une nombreuse population. L'autre, le Cap, s'était consacrée plus spécialement à la viticulture et, exportant sa production vers Gênes, participait à la vie commerciale de la Méditerranée. Ce système traditionnel atteignit son apogée au XIXe siècle, et fit vivre une population de 280.000 habitants. Mais cette prospérité, qui correspondait alors au mouvement que connaissaient à la même époque les autres départements métropolitains, était fragile. Une succession de crises agricoles - crise du phylloxera dès 1882, encre du châtaignier, chute des cours des céréales provoquant l'effondrement des emblavures - ont rompu cet équilibre.

Faute de pouvoir vivre sur place, l'île n'ayant guère d'activités industrielles, un très grand nombre de Corses sont partis sur le continent ou à l'étranger, tout en gardant des liens affectifs avec leur terre d'origine.

 A titre assez évocateur, il est également révélateur d’exposer la situation économique de l’  « île de beauté à la fin du XX° siècle ». «Le niveau de vie en Corse est inférieur à celui constaté dans beaucoup de régions françaises. En 2000, l'île se situait à l'avant dernier rang des régions métropolitaines en termes de potentiel fiscal, devant le Limousin. Le taux d'équipement des ménages est en revanche assez proche de la moyenne nationale.

Le revenu disponible brut des ménages, c'est-à-dire la part des revenus disponible pour la consommation et l'épargne, était inférieur en Corse de 2.000 francs par habitant au montant de la province, et de 5.900 francs à celui de l'Ile-de-France. La Corse se situait au quinzième rang des régions françaises. Ce revenu est constitué pour près de moitié par les prestations sociales et pour 30 % des salaires nets, soit une proportion inverse de celle constatée sur le continent.

En 1997, 21,2 % des emplois salariés étaient des emplois publics, contre 10,7 % sur le continent. La surreprésentation de l'administration traduit le faible dynamisme économique de la Corse. (…)

 En 2000, le produit intérieur brut (PIB) par habitant s'établissait à 121.680 francs. Il était . Seules les régions Poitou-Charentes et Languedoc-Roussillon avaient un PIB par habitant inférieur. Le PIB par emploi s'élevait à 326.167 francs. Il était inférieur de 19 % à la moyenne métropolitaine. Si le taux de est passé de 13,5 %, à la fin de l'année 1996 à 10,9 % à la fin de l'année 2000, il reste que, dans le même temps, ce taux a diminué de 12,5 % à 9,2 % en moyenne métropolitaine.

 La situation précaire de la Corse s’aggrave davantage lors de l’arrivée d’ex-colons pieds-noirs de puis l’Algérie en 1962, le facteur démographique de surpopulation pesant sur la masse d’emplois disponibles sur l’île.

  

2 – L’impact de l’arrivée de nombreux pieds-noirs en Corse dès 1962 

Nombre de colons français partis s’implanter en Algérie dans les années 1880 pour la première vague, puis 1930 pour la seconde sont d’origine corse. Cette immigration est notamment encouragée par le peu de perspectives d’avenir professionnel qu’offre alors l’île : son développement industriel est très limité, son agriculture est déclinante et l’industrie du tourisme ne voit le jour que dans les années 1960. Cette partie de la « diaspora corse » conserve des liens culturels avec leur terre d’origine, bien qu’ils s’impliquent totalement dans les activités de la colonie française, au même titre que d’autres citoyens français originaires d’autres régions.

Toutefois, dès 1958 et le 13 mai de cette année-là, une partie de la population corse va prendre un parti qui l’amènera à fuir l’Algérie de façon inconditionnelle après la proclamation de l’indépendance de celle-ci en 1962.En effet, le putsch d’Alger de 1961 est soutenu par une forte proportion de la population d’origine corse alors installée en Algérie. Partisans d’une sécession vis-à-vis de la métropole et de l’indépendance vis-à-vis de Paris, ces individus retourneront en Corse une fois l’Algérie indépendante.

Il est à noter qu’un effort de non généralisation de ces faits s’impose, de même que l’implication de ces mêmes partisans de la sécession dans les luttes nationalistes corses ou encore, dans les évènements de 1975.

 Regagnant la Corse, les individus désignés par le terme de « Pieds-Noirs », représentent un poids pour l’emploi local de l’île, sans pour autant que les autorités françaises ne réagissent de façon efficace, les lois Joxe n’ayant qu’une portée limitée. De plus, l’achat par ces même immigrants corses en Corse, de propriétés foncières suscitera des frustrations qui alimenteront davantage les tensions sur l’île avant d’être plus tard dirigées contre l’Etat, responsable de la précarité de la situation corse.

 Enfin, dans les années 1960, un certain nombre de projets de développements touristiques font leur apparition et prévoit le développement de cette industrie sur une grande partie du littoral corse. Ils se heurtent au mécontentement des populations locales, et à l’opposition radicale des nationalistes en particulier.

 
C’est dans ce contexte que vont apparaître les mouvements nationalistes violents sur l’île.

 

II – Les violences nationalistes en Corse et les réponses de l’Etat : reconnaissance de la violence et du particularisme

 Dès 1975 les violences politiques en Corse, nationalistes principalement, se sont multipliées et sont une des constantes de l’actualité des relations entre la France « continentale », selon la typologie insulaire , et les groupes nationalistes de l’île. Ces violences, incontestablement, n’ont pas cessé comme l’attestent les affrontements entre CRS (Compagnie républicaine de sécurité) et manifestants nationalistes le 13 janvier 2007.

 Les violences politiques en Corse, se traduisant par des actes terroristes perpétrés par des groupes déterminés (A) ont reçu pour réponse de l’Etat deux types d’attitude : la tentative de la répression, puis la volonté de la négociation (B).

 

 

A)      Les actes terroristes et l’apparition des partis nationalistes et de leurs ramifications combattantes

Suite au développement des actions terroristes (1), les nationalistes corses se sont progressivement implantés au cœur du champ politique démocratique corse (2)

 
L’émergence des mouvements nationalistes

 
1 – La violence politique
 

"Autonomistes", "régionalistes", "indépendantistes", "nationalistes"… les différentes sensibilités de la mouvance dite "nationaliste" se sont développées en Corse à partir des années 1970. Aujourd'hui bien installés dans la vie politique locale, les nationalistes ont recueilli jusqu’à un quart des voix aux élections régionales de 1992. En 2004, rassemblés (pour la première fois) derrière Edmond Simeoni et Jean-Guy Talamoni avec la liste "Unione naziunale", ils recueillent 17,34 % des suffrages exprimés au second tour, obtenant ainsi 8 sièges (sur 51) à l’Assemblée territoriale.

Le retard accumulé par l'île dans les années cinquante et soixante, conjugué avec la décolonisation et les projets d'un développement touristique de masse vont cristalliser les mécontentements dans l'île et favoriser l'émergence d'un mouvement autonomiste, puis de courants nationalistes partagés entre vitrines légales et organisations clandestines.

Dans ce contexte, les événements d'Aléria, survenus le 22 août 1975, constituent l'un des chocs les plus violents de l'histoire contemporaine de la Corse. En réponse à l'occupation de la propriété d'un viticulteur pied-noir, mêlé à un scandale d'enrichissement frauduleux, par huit militants armés de l'ARC dirigés par Edmond Siméoni, les pouvoirs publics opèrent une impressionnante démonstration de force : des blindés légers, des hélicoptères Pumas, plus de 2 000 gardes mobiles sont déployés sur place. Deux gendarmes sont tués au cours de l'opération. Le 27 août, l'ARC est dissoute et une manifestation de protestation à Bastia donne lieu à des affrontements avec les forces de l'ordre, qui se soldent par un mort et seize blessés.

L'opération commando d'Aléria apparaît, bel et bien, comme l'acte fondateur de la violence politique en Corse. Le FLNC, créé en juillet 1976, s'inscrit d'ailleurs dans le prolongement de l'action d'Aléria. Mais, tout en reprenant une partie des thèmes développés par le mouvement autonomiste désormais incarné par l'Union du peuple corse (UPC), le FLNC passe de la revendication de l'autonomie à celle de l'indépendance et

justifie l'action violente par le rejet de l'Etat colonialiste. Il développe, dans le même temps, un discours virulent contre le système clanique, accusé de collusion avec l'Etat.

Celui-ci n'aura de cesse d'hésiter face au mouvement nationaliste, tentant alternativement de réprimer les actions terroristes et de dialoguer avec leurs auteurs. Cette attitude fluctuante des pouvoirs publics va provoquer d'importantes dissensions au sein du mouvement nationaliste, qui se divise en raison de désaccords sur la stratégie à suivre vis-à-vis de l'Etat et du fait de conflits portant sur la répartition des fonds servant au financement du mouvement. Le FLNC, dissous le 5 janvier 1983, va se scinder en 1990 en deux blocs, s'articulant autour d'une organisation militaire clandestine et d'une vitrine légale : on distingue ainsi l'ex-FLNC - canal historique / A Cuncolta Naziunalista [aujourd'hui A Cuncolta Indipendendista] et l'ex-FLNC - canal habituel / Mouvement pour l'autodétermination (MPA).

Cette division du mouvement nationaliste va entraîner la multiplication des groupes clandestins et une véritable surenchère dans l'action violente. Celle-ci s'exerce tout aussi bien à l'encontre de l'Etat, que de simples particuliers ou des nationalistes eux-mêmes. Elle change néanmoins de nature dans les années quatre-vingt-dix, les atteintes aux personnes devenant de plus en plus fréquentes, alors même que le mode opératoire traditionnel du terrorisme insulaire a longtemps tenu à l'exercice d'une "violence mesurée", principalement centrée sur les biens.

Dans la période récente le terrorisme insulaire s'est encore radicalisé : le conflit entre les deux branches de l'ex-FLNC s'est soldé par une vingtaine de morts entre 1994 et 1996 ; un attentat à la voiture piégée sur le vieux port de Bastia, en pleine journée, en juillet 1996, dans le cadre d'un règlement de comptes entre nationalistes, a blessé de nombreuses personnes de manière aveugle ; l'assassinat du préfet Erignac, le 6 février 1998, a profondément choqué l'ensemble du pays.

Le mouvement nationaliste ne saurait, toutefois, être réduit à sa seule expression clandestine et violente. Longtemps exclus du jeu politique, du fait du mode de scrutin en vigueur pour les élections municipales et cantonales, les nationalistes vont bénéficier, à compter de 1982, d'une représentation au sein de l'assemblée régionale. L'examen de leurs résultats aux différents scrutins souligne, d'ailleurs, leur progression électorale au sein de l'opinion insulaire (…).

Alors que ce contexte politique spécifique met en lumière la nécessité pour l'Etat d'apporter une réponse politique cohérente adaptée aux préoccupations de l'opinion publique insulaire, l'attitude des pouvoirs publics a été, par le passé, caractérisée par le manque de continuité dans l'action et par une hésitation constante entre la conduite du dialogue et l'application ferme de la loi ».

 Cependant, les origines de la violence en Corse n’ont pas une origine exclusivement politique. Une dérive affairiste se produit au cours des années 1990, illustrant ainsi le développement de la violence criminelle sur l’île. En effet, Jean-Louis Briquet analyse :

 

« Au-delà des instrumentalisations politiques dont il peut faire l’objet, le thème de la "dérive affairiste" du nationalisme corse désigne assurément des processus réels. Dans le courant de la décennie 1990, certaines fractions de la clandestinité se sont très certainement transformées en entreprises criminelles, utilisant la violence pour s’accaparer des ressources économiques (vente de protection, captation de subventions, participation à des activités illicites) ou intervenant dans l’économique légale dans laquelle elles ont réinvesti les fruits de leurs activités. Ce faisant, elles ont vu leurs intérêts se mêler à ceux du grand banditisme.

On aurait pourtant tort de considérer que l’ensemble du mouvement nationaliste est l’objet d’une telle "dérive". L’insertion dans la société corse de la majorité de ses dirigeants, de ses membres et de ses sympathisants passe par la participation à la vie publique officielle, à travers l’action politique, la mobilisation associative ou l’engagement dans les réseaux de la gestion publique locale. Il n’en demeure pas moins que l’évolution récente du nationalisme corse a brouillé les frontières entre ce qui relève de la lutte politique et ce qui relève des intérêts "affairistes" (voire criminels) de certaines de ses composantes. C’est ce brouillage qui fait aujourd'hui problème».

 

 De ces deux types de violences, de dérives, une commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur l’utilisation des fonds publics et la gestion des services publics en Corse établit, en 1998, « des constats graves, des comportements inacceptables ». Le rapport de cette commission expose les éléments suivants :

 

-          « L’ensemble des investigations récentes, menées par la commission d’enquête ou dont elle a pu vérifier les conclusions, relèvent des faits particulièrement graves. Evoqués séparément, ces constats seraient inacceptables. Leur accumulation est proprement ahurissante.

-          Des administrations publiques hors d’état, jusqu’à ce jour, de répondre réellement aux enjeux graves de la Corse, ou d’affronter les conditions particulièrement difficiles de leurs missions dans l’île. Parmi ces administrations de l’État, il faut notamment citer les services de police, contestés, la justice, fragilisée, et la plupart des administrations dotées des fonctions de contrôle.

-          S’agissant des fonds publics, la multiplication des gâchis, des gestions inefficaces et des cas de détournements ponctuels ou organisés, sans que les dispositifs de contrôle ou de sanction soient réellement mis en œuvre

-          Un "système" constitué de réseaux d’intérêts aux limites de la légalité et exerçant des pressions organisées sur l’économie insulaire et les décisions publiques, locales ou nationales. Plus profondément, ce sont les éléments d’un véritable système pré mafieux qui s’étaient progressivement rassemblés.

-          L’existence d’une situation de " cavalerie " financière qui maintient en survie artificielle des secteurs de l’économie locale (au sein de l’agriculture, du tourisme, du bâtiment ...) par l’étalement des dettes ou le non paiement des prélèvements publics.

-          Plus généralement, une application de la loi républicaine se heurtant, en permanence, selon les contextes, à l’intimidation, la collusion ou la violence pure.

 

Cette situation n’a pu s’installer, s’institutionnaliser et se pérenniser sans que l’État et les pouvoirs locaux la facilitent, s’en accommodent ou s’y résignent. » (1)

 
2 – L’insertion des partisans du nationalisme corse dans le champ démocratique corse

 L’intégration des nationalistes corses est reprise par Jean-Louis Briquet dans la revue « Regard sur l’actualité » en mars 2002 :

 

                         «La Corse est la seule région française dans laquelle des mouvements de contestation fondés sur la revendication identitaire sont parvenus à s’établir durablement sur la scène politique. Outre qu’ils se sont imposés comme des interlocuteurs des pouvoirs centraux et des partenaires dans les politiques de gestion locale, ces mouvements ont contribué à définir la question corse dans les termes qui sont les siens aujourd'hui : la spécificité économique et culturelle de l’île et le besoin d’y répondre en la dotant d’institutions adaptées à sa particularité. Dans le même temps, leur légitimité a été grandement contestée : au nom des moyens utilisés par quelques-uns d’entre eux (la violence) et des buts que certains assignent à leur combat (l’indépendance). Mais le nationalisme corse n’en est pas moins devenu un acteur à part entière de la scène politique insulaire, capable de bénéficier des soutiens d’une part significative de la population et de participer de plus en plus directement à la vie publique locale. C’est ainsi qu’il a évolué de la protestation radicale contre le système politique officiel vers une entreprise d’insertion dans ce système, qui en a été de ce fait profondément transformé». (2)

 
B – La réponse politico-institutionnelle de la France

Face à la recrudescence des violences, la France établit une politique de maintien de l’ordre et de répression Corse (1). En parallèle au déploiement de cette politique qui se solde par un échec, la France accorde progressivement un statut particulier à la Corse (B)

 

 1)       L’échec de la France dans sa lutte contre la violence en Corse

 Après l’appréciation des formes de la violence en Corse (a), la France est contrainte d’établir les raisons de cet échec dans sa tentative de maintien de l’ordre (b)

 
a)       La perception de la violence par les représentants de l’Etat

 
Le rapport de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur le fonctionnement des forces de sécurité en Corse (1999) souligne l’existence d’ «une tradition de violence» dans l’île et constate l'importance de la violence dans la vie quotidienne des habitants. (1)

«Il est bien sûr nécessaire de faire la part des choses entre passé et présent et se garder des explications culturalistes fondées le plus souvent sur les préjugés. Il n'empêche que cette violence traditionnelle perdure aujourd'hui tant dans le règlement des conflits d'ordre privé que dans le champ politique. (…)

 

S'agissant des conflits d'ordre privé, ils prennent la forme de pressions qui passent le plus souvent inaperçues, mais qui peuvent tout autant donner lieu à des destructions de biens, voire à des homicides. Le règlement des conflits de voisinage par le plasticage semble ainsi relativement répandu. (…)
Cette contrainte s'exerce donc aussi bien dans le cadre des relations privées que sur les décideurs publics.
(…)

 


Enfin, la violence est également omniprésente dans le champ politique, notamment du fait du développement de l'action armée clandestine des mouvements nationalistes depuis les événements d'Aléria en août 1975. (…)

 

La violence des différents mouvements nationalistes qui ont vu le jour depuis, n'a jamais cessé de s'exercer avec plus ou moins d'intensité selon les périodes. Cette place des organisations politiques violentes peut s'expliquer en partie par l'absence d'un véritable espace démocratique dans l'île du fait d'un système politique local encore largement fondé sur les clans et les réseaux de solidarité entre familles. Dans ce cadre, la violence a pu constituer pour certains un moyen d'affirmer leur existence sur la scène politique corse en sollicitant de l'Etat une reconnaissance et une légitimation. A cet égard, le recours à la violence a, certes, permis à certains nationalistes de briser le monopole des relations avec le pouvoir central détenu par les notables de l'île, mais la contestation de cette stratégie dans les rangs nationalistes a eu pour conséquence d'entraîner une radicalisation et un fractionnement du mouvement. Ces tensions internes constituent un des facteurs d'explication des luttes entre factions rivales et de l'apparition récurrente de mouvements dissidents plus durs et plus violents. (…)

 
Sans doute faut-il se garder des typologies simplificatrices, et la violence en Corse mêle étroitement conflits d'ordre privé et oppositions d'ordre politique : la frontière entre ces types d'action violente est souvent ténue et les conflits d'intérêt personnels expliquent bon nombre d'actions légitimées par leurs auteurs sous couvert du nationalisme. Toujours est-il qu'elle constitue l'un des particularismes de la société corse et qu'elle pose le problème de la réponse apportée par les pouvoirs publics».

La commission d’enquête remarque d’ailleurs que «l'une des principales spécificités de la délinquance dans l'île provient de l'existence de mouvements politiques clandestins ayant recours à la lutte armée. Ces organisations clandestines sont, par ailleurs, dotées de vitrines légales et disposent, pour certaines d'entre elles, d'élus au sein de l'assemblée territoriale de Corse. Cette situation pose d'importants problèmes aux pouvoirs publics, la gestion du terrorisme nationaliste appelant autant une réponse politique qu'une action répressive».

 b)  Les raisons de l’échec généralisé de la politique de sécurité en Corse
La commission d’enquête du Sénat sur la conduite de la politique de sécurité menée par l’Etat en Corse de 1999 présente cinq grandes catégories de raisons pouvant expliquer l’ «échec global d’une politique de la sécurité en Corse». (1)

  - L’alibi des particularités insulaires» : la violence, le goût des armes et l’omerta ; des «adaptations» à la loi républicaine ; une difficile «immersion» des forces de sécurité dans la population

  - Des politiques gouvernementales indécises, fluctuantes et contradictoires» : l’alternance de phases de répression et de négociation ; «trois amnisties aux effets désastreux».

 - Un dispositif de sécurité inadapté» : la faiblesse du renseignement ; la «porosité» des services ; les pressions ; «une faible mobilisation de certains personnels de police» ; «la vulnérabilité du dispositif de sécurité» ; «un certain manque de moyens».

 - Une magistrature trop longtemps passive et des juges locaux parfois inexpérimentés

- Des conflits résultant de la multiplication des intervenants» : «guerre des polices» et «guerre des juges».


INTRODUCTION

 «La Corse est la seule région française dans laquelle des mouvements de contestation fondés sur la revendication identitaire sont parvenus à s’établir durablement sur la scène politique. Outre qu’ils se sont imposés comme des interlocuteurs des pouvoirs centraux et des partenaires dans les politiques de gestion locale, ces mouvements ont contribué à définir la question corse dans les termes qui sont les siens aujourd'hui : la spécificité économique et culturelle de l’île et le besoin d’y répondre en la dotant d’institutions adaptées à sa particularité. Dans le même temps, leur légitimité a été grandement contestée : au nom des moyens utilisés par quelques-uns d’entre eux (la violence) et des buts que certains assignent à leur combat (l’indépendance). Mais le nationalisme corse n’en est pas moins devenu un acteur à part entière de la scène politique insulaire, capable de bénéficier des soutiens d’une part significative de la population et de participer de plus en plus directement à la vie publique locale. C’est ainsi qu’il a évolué de la protestation radicale contre le système politique officiel vers une entreprise d’insertion dans ce système, qui en a été de ce fait profondément transformé».(1). Cette première approche des revendications nationalistes corses permet d’introduire un élément central pour étudier ces dernières, il s’agit du terme de la légitimité de ces revendications nationalistes corses afin de les créditer d’un sens, qui à défaut d’être politique, pourraient du moins trouver ses fondements dans l’histoire unissant la Corse, à l’autorité étatique à laquelle l’île est actuellement soumise : la France. Or, comment établir, comment juger de la crédibilité d’une revendication politique ?

Selon le sociologue allemand Max Weber, les paramètres divers qui s’entrecroisent dans l’idée de légitimité appartiennent à « l’étoffe de la civilisation occidentale en laquelle la politique a instauré un rapport de domination de l’homme sur l’homme » (2) et ainsi établi une typologie des formes dans laquelle la légitimité peut s’incarner. Trois raisons pouvant justifier la domination politique, la légitimité, explique-t-il dans son œuvre Economie et société,  est susceptible d’obéir à trois fondements qui en déterminent trois types idéaux : la légitimité charismatique, liée au caractère prestigieux et sacré ou aux qualités exemplaires d’une personne ; la légitimité traditionnelle, centrée sur la sainteté des us et coutumes, en quoi s’exprime l’autorité de l’  « éternel hier » ; la légitimité rationnelle, dans laquelle les règles qui définissent les compétences des organes de l’Etat déterminent et, tout ensemble, valident les « Porteurs du pouvoir ». Parmi ces catégories sociologico-politiques décrites par Weber, il semblerait, à priori, que  le nationalisme corse puisse trouver une source de légitimité dans la légitimité dite traditionnelle. Néanmoins, depuis 1982, la Corse jouit d’un certain statut particulier, que les autorités de l’Etat lui ont progressivement transféré. C’est là qu’émerge un premier paradoxe : comment un mouvement se revendiquant d’une légitimité traditionnelle peut-il désormais être soumis à une seule et unique légitimité rationnelle : celle de la loi et de l’Etat français. Cela tient au notamment au caractère composite et multiforme du nationalisme corse, ainsi qu’à son évolution dans le temps. Son histoire, l’ayant soumise à différentes expériences extérieures ont contribué à la formation d’une identité corse. L'insularité de la Corse, située au cœur de la Méditerranée occidentale, l'a exposée à une succession d'influences différentes.
Les Grecs y abordent au VIe siècle avant le Christ et fondent la colonie phocéenne d'Aléria. A la Rome antique, qui y prend pied dès les guerres puniques, succèdent la Rome pontificale et la domination de Byzance. La présence de Pise, au XIe siècle, est progressivement supplantée par celle de Gênes qui cèdera l'île pour un temps à une compagnie privée, l'Office des emprunts de Saint-Georges. Au XVIe siècle, l'épopée de Sampiero Corso se traduit par une première union précaire avec la France, compromise par les revers éprouvés face à Charles Quint sur le continent et que clôt le traité de Cateau-Cambrésis. La révolte provoquée en 1729 par les exactions fiscales des Génois débouche sur la «guerre de quarante ans» qui conduit la France à reprendre pied en Corse, d'abord par le traité de Compiègne (6 août 1764) puis par celui de Versailles (15 mai 1768).

 

 

 

 

 

  (1) Jean-Louis Briquet, «Le nationalisme corse», in Regards sur l’actualité n° 279, mars 2002.

  (2) Max Weber, Economie et société, cité in Philippe Raynaud et Stéphane Rials, Dictionnaire de philosophie politique, chapitre : Légitimité, pp 392 et suivantes

Néanmoins, et de façon assez paradoxale d’ailleurs, l’attachement du moins juridique à la France peut également être daté de façon précise. Le décret de l'Assemblée nationale du 30 novembre 1789 consacre sans ambiguïté ce rattachement : «L'Assemblée nationale déclare que la Corse fait partie de l'Empire français, que ses habitants doivent être régis par la même constitution que les Français, que, dès à présent, le roi sera supplié d'y faire parvenir et exécuter tous les décrets de l'Assemblée nationale» (1). Cette décision semble d'ailleurs avoir aussitôt rencontré une adhésion assez générale en Corse puisque le jeune Bonaparte écrivait : «Désormais, il n'y a plus de mer qui nous sépare», Pascal Paoli déclarant quant à lui que : «L'union avec la libre nation française n'est pas servitude mais participation de droit.» (2). Dès lors, et en dépit des ambitions britanniques, auxquelles s'était entre-temps rallié Pascal Paoli, la Corse restera indissolublement liée à la France.

Devenue française après l'Alsace, la Franche Comté ou les Dombes, mais bien avant le Comtat Venaissin, la Savoie et le Comté de Nice, la Corse n'a donc pas eu, historiquement, une destinée très différente de celle des autres provinces françaises. Bien plus, contrairement à la Lorraine, devenue française à la même époque, elle n'a jamais constitué durablement, en tant que telle, un Etat indépendant et souverain, malgré diverses tentatives infructueuses.

Après cette brève tentative d’Après cette brève tentative d’approche historique visant à établir les fondements  de l’idée nationaliste corse, une définition de la violence qui caractérise la vie de l’île depuis 1975 semble s’avérer nécessaire. Il ne s’agit pas d’établir dans cette introduction une liste de tous les actes violents perpétrés par des groupes se réclamant de la voix de la nation corse, mais plutôt d’envisager sous un angle objectif et théorique ce qui sera entendu par « violence politique » dans la suite de cet exposé. La violence politique pratiquée par des groupes armés sur l’île appartient au mode d’action terroriste. La force est dirigée dans la majorité des cas contre des symboles, des relais du pouvoir de l’Etat : centre des impôts, centre de tri postaux, assassinats de représentants de l’Etat (préfet Eriniac), attaques de gendarmeries. La violence politique pratiquée en Corse ne correspond ni à l’insurrection, ni aux tactiques de guérilla (à l’exception des maquis) mais à l’action terroriste. Toutefois, depuis 1982, la multiplication des violences pratiquées par des groupes armés tels que le FLNC (Front National de Libération de la Corse), ou même l’ARC a contraint les gouvernements à accorder certaines concessions aux nationalistes. De plus, les menaces, la terreur, exercées à l’encontre des populations civiles ont contraint l’Etat à infléchir les politiques de répression et de maintien de l’ordre et à demander des négociations avec les groupes les plus radicaux, donnant ainsi à ces derniers l’occasion d’atteindre partiellement leurs buts.

 

Cependant, peut-on affirmer que la violence politique en Corse est le principal moteur de la légitimation des revendications nationalistes et des actes terroristes par l’Etat français ?

 

Bien qu’une certaine légitimité historique puisse être reconnue de fait, de façon partielle, aux velléités autonomistes en Corse (I), ce sont les réponses institutionnelles que la France a accordées qui permettent d’affirmer que le terrorisme insulaire a été, ou même, est encore, le principal centre d’impulsion de la reconnaissance d’une forme d’exception corse (II).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(1)     Jacques Godechot, présentation par, Les constitutions de la France depuis 1789, p 22

(2)     Antoine-Marie Graziani, Pascal Paoli, Père de la Patrie corse,  p 123

 

 

 

I – Les faits au service de la formation de l’idée nationale corse

  

L’histoire de l’idée de nation corse connaît plusieurs dans son développement. Débutée par le « Père de la Nation corse », Pascal Paoli, au milieu du XVIIIème siècle (A), le nationalisme corse connaît un regain de vigueur à partir de 1975, de par les difficultés auxquelles l’île est confrontée (B)

 

 

A – L’archéo-nationalisme en Corse, le rôle de Pascal Paoli dans la formation de l’idée nationale corse

  

Enjeu de pouvoir entre les puissances françaises, génoises et siciliennes, la Corse s’émancipe de toute influence extérieure pendant une brève période, avant d’être soumise, et cela de façon définitive à l’autorité de la France (1). Cependant, malgré la conscience nationale alors établie en Corse, l’appartenance à la France, qu’il s’agisse de la République, du directoire, de l’Empire et des autres régimes qui se sont succédés ne fera pas l’objet de contestation significative se traduisant par des actes violents, jusqu’en 1975 (2).

 

1-       La tentation de l’indépendance et la lutte des puissances pour la Corse

Les Grecs y abordent au VIe siècle avant le Christ et fondent la colonie phocéenne d'Aléria. A la Rome antique, qui y prend pied dès les guerres puniques, succèdent la Rome pontificale et la domination de Byzance. La présence de Pise, au XIe siècle, est progressivement supplantée par celle de Gênes qui cèdera l'île pour un temps à une compagnie privée, l'Office des emprunts de Saint-Georges.

 Au XVIe siècle, l'épopée de Sampiero Corso se traduit par une première union précaire avec la France, compromise par les revers éprouvés face à Charles Quint sur le continent et que clôt le traité de Cateau-Cambrésis. La révolte provoquée en 1729 par les exactions fiscales des Génois débouche sur la «guerre de quarante ans» qui conduit la France à reprendre pied en Corse.

 Le Père de la Nation Corse
Pasquale Paoli, proclamé Père de la Patrie et Général de la Nation a fortement marqué l’histoire de la Corse. Il est l’initiateur de la constitution corse et contribua à l’élaboration de celle des États Unis d’Amérique ; de nombreuses villes américaines portent son nom : Paoli City dans le Colorado, l’Indiana, la Pennsylvanie…

Le 6 avril 1725, lorsque Pasquale Paoli naît à Stretta, près de Merusaglia, la Corse est encore occupée par des troupes génoises. Ce n’est que dix ans plus tard, le 30 janvier 1735, que la Corse est déclarée indépendante par la Cunsulta d’Orezza qui vota la première constitution Corse, la première constitution démocratique moderne. Le pouvoir législatif est confié à une assemblée composée de députés élus par le peuple et le pouvoir exécutif est confié à une junte de six membres élus par l’assemblée. Ghjacintu Paoli, père de Pasquale, est élu député et siège à la junte. Mais en 1739 la Corse est à nouveau défaite par Gênes contraignant les Paoli à l’exil. Réfugiés à Naples, Pasquale Paoli suivra les cours de l’université de cette ville où il fera de brillantes études et s’orientera vers une carrière militaire. Puis il est nommé sous-lieutenant au régiment royal en garnison en Sicile. Bien qu’en exil, le jeune Paoli suit attentivement les évènements qui secouent la Corse et lorsque son frère Clemente et de nombreux notables insulaires lui demandent de rentrer en Corse il le fait. Le 29 avril 1755 Pasquale Paoli débarque à Aleria ; le 14 juillet la Cunsulta d’Orezza le proclame Général de la Nation Corse.

Lorsque Pasquale Paoli prend le pouvoir le désordre et l’anarchie règnent en Corse et une lourde tache l’attend. Dès novembre 1755 il fera de l’île un État doté d’une constitution, d’une administration, d’une justice et d’une armée. Ce ne sera qu’en 1761 que la Cunsulta de Viscuvatu décidera de frapper monnaie. Parallèlement à l’œuvre politique, Pasquale Paoli ouvre de nombreuses écoles et crée à Corti l’université de Corse. Il œuvre également sur le plan économique en favorisant l’agriculture, l’industrie et le commerce extérieur. Il crée une administration chargée de la culture des terrains et introduit la pomme de terre en Corse. Pasquale Paoli développe l’exploitation des mines de cuivre et de plomb et crée le port d’Isula.

Le traité de Versailles du 15 mai 1768
La France, pour des raisons stratégiques, désirant s’implanter en méditerranée trouve l’opportunité politique de s’emparer de la Corse lorsque la République de Gênes, chassée de Corse et criblée de dettes, vient chercher de l’aide auprès du roi de France. Aux termes du traité de Versailles, signé le 15 mai 1768, la France prête deux millions de livres à Gênes qui donne en garantie la Corse qu’elle ne possède pas, mais qui en a investi les côtes par l’implantation de tours de surveillance. Ayant eu connaissance du traité de Versailles, Pasquale Paoli réunit une cunsulta le 22 mai à Corti où il fit ce commentaire : « Jamais peuple n'a essuyé un outrage plus sanglant... On ne sait pas trop qui l'on doit détester le plus de celui qui nous vend ou de celui qui nous achète... Confondons les dans notre haine puisqu'ils nous traitent avec un égal mépris ». Bien décidés à défendre leur indépendance, les Corses remportent plusieurs victoires face aux troupes françaises. La plus célèbre étant celle de Borgu, le 5 octobre 1768, où les armées de France doivent battre en retraite devant la combativité des régiments Corses. Mais supérieur en nombre et en armes les troupes Françaises remportent une victoire décisive le 8 mai 1769 à Ponte Novu. Les troupes Corses mises en déroute, Pasquale Paoli contraint à l’exil quitte la Corse pour l’Angleterre le 13 juin 1769. La Corse perd du même coup son indépendance et voit les citoyens de sa démocratie passer au rang de cerf de Louis le quinzième. La victoire militaire de l’agresseur français et l’exil de Pasquale Paoli ne signifiait pas pour autant que la Corse soit conquise. Les nombreuses insurrections qui éclatent dans l’île sont toujours sauvagement réprimées et on ne comptera plus les villages pillés et incendiés, les assassinats, les viols, les pendaisons, les déportations et autres exactions propres à toutes conquêtes.

 La révolution française et le royaume anglo-corse

La révolution française est propice au retour de Pasquale Paoli qui débarque le 14 juillet 1790 à Macinaghju. Le 9 septembre suivant il est élu président du directoire départemental et général de la garde nationale. Cependant, les relations entre Pasquale Paoli et la France se dégradent. En 1792, dans le souci de préserver les Corses des atrocités de la révolution française, Pasquale Paoli prend ses distances avec les révolutionnaires. Accusé de trahison, le 2 avril 1793, la convention française décrète son arrestation. Le 17 avril Pasquale Paoli s’adresse aux Corses : « Peuple très aimé ! Tenez-vous sur vos gardes ! Vous êtes armés, vous connaissez vos droits, soutenez-les ! ».

Pasquale Paoli fait alors appel à la flotte anglaise ce qui oblige les Français à quitter l’île. Le 15 juin 1794 la Cunsulta proclame l’indépendance et adopte une constitution par laquelle est créé un royaume Anglo-Corse. La constitution spécifiait que la Corse n’était pas annexée par l’Angleterre mais qu’unie à celle-ci elle formait un royaume indépendant dont le pouvoir législatif était exercé par des députés élus au suffrage universel. Ag
é de 70 ans, Pasquale Paoli se retire dans son village natal ce qui occasionne des troubles entre autorités Corses et Anglaises. Invité à se rendre à Londres par le roi George III, Pasquale Paoli s’embarque pour l’Angleterre le 14 octobre 1795. Les Bonaparte ayant trahi la Corse au profit de la France, c’est en ennemi que le jeune général Bonaparte se présente aux Anglais et les oblige à quitter l’île. En octobre 1796 la Corse est à nouveau occupée par la France. Pasquale Paoli finira sa vie à Londres où il mourut le 5 février 1807. En avril 1807 son buste est érigé à l’abbaye de Westminster ; il y est encore visible aujourd’hui. Ce n’est qu’en 1889 que son corps sera rapatrié en Corse et enterré dans sa maison natale à Merusaglia.
Cet bref aperçu de l’histoire de la Corse développe une vision à connotation fortement indépendantiste, constituant la thèse principale de la mythologie politique insérée dans les discours de la plupart des dirigeants nationalistes actuels. Le terme « mythologie » n’est pas le fruit du hasard dans ces propos. En effet, il a largement contribué à forger une esquisse de conscience nationale corse, au-delà des créations juridiques, en incluant dans la rhétorique de ses portes paroles une logique d’exclusion catégorique de toute influence continentale, à savoir, de toute influence française. Les termes de « guerre d’agression » ou autre « trahison des Bonaparte » sont donc, d’un point de vue historique, à nuancer. De plus, nombre de personnalités politiques notoires attestent de ce consentement d’appartenance à la France après le traité de Versailles de 1768 ce qui explique, en partie du moins, la situation politique de l’île qui ne sera que peu ternie de violence au cours du XIX° siècle, et jusqu’au années 1970.

 

2 – « La Corse, c’est la France »*, l’acceptation de l’appartenance à la France, du XIXème siècle aux années 1970

Des actes juridiques de même que les déclarations de personnalités d’origine corse, précisées en introduction attestent de la réalité du rattachement de la Corse à la France. On peut entre autre citer :

- le décret de l'Assemblée nationale du 30 novembre 1789 qui consacre sans ambiguïté ce rattachement : «L'Assemblée nationale déclare que la Corse fait partie de l'Empire français, que ses habitants doivent être régis par la même constitution que les Français, que, dès à présent, le roi sera supplié d'y faire parvenir et exécuter tous les décrets de l'Assemblée nationale». (1)

 

- Cette décision semble d'ailleurs avoir aussitôt rencontré une adhésion assez générale en Corse puisque le jeune Bonaparte écrit : «Désormais, il n'y a plus de mer qui nous sépare» (2), Pascal Paoli déclarant quant à lui que : «L'union avec la libre nation française n'est pas servitude mais participation de droit.» (3). Dès lors, et en dépit des ambitions britanniques, auxquelles s'était entre-temps rallié Pascal Paoli, la Corse restera indissolublement liée à la France.

 

Devenue française après l'Alsace, la Franche Comté ou les Dombes, mais bien avant le Comtat Venaissin, la Savoie et le Comté de Nice, la Corse n'a donc pas eu, historiquement, une destinée très différente de celle des autres provinces françaises. Bien plus, contrairement à la Lorraine, devenue française à la même époque, elle n'a jamais constitué durablement, en tant que telle, un Etat indépendant et souverain, malgré diverses tentatives infructueuses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

         * Expression de l’ancien ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, mars 1998, séance de questions au gouvernement à l’assemblée nationale

(1)     Jacques Godechot, présentation par, Les constitutions de la France depuis 1789, p 22

(2)     et (3) Antoine-Marie Graziani, Pascal Paoli, Père de la Patrie corse,  p 123

Dans leur volonté d’émancipation, les nationalistes corses voient une opportunité d’accéder à leur indépendance en 1944. En effet, la Corse est le premier département français à se libérer de l’occupation des puissances de l’Axe. Occupée par l’Italie de 1940 à 1943, les Corses chassent les envahisseurs à la fin de 1943. Bien que contrairement à ce que l’historiographie nationaliste soutient, l’île ne s’est pas libérée d’elle-même, mais par le concours de cadres de l’armée britannique, américaine et des premiers contingents de la France Libre du général de Gaulle. Toutefois, la brèche laissée par la libération de la Corse et la chute du régime de Vichy ne se solde pas par une transformation de son statut juridico-administratif, et encore moins par son indépendance, malgré les efforts menés par le Prince Bonaparte, descendant de l’ancien empereur Napoléon Ier.

 Ainsi, le nationalisme corse apparaît davantage comme facteur structurant d’une identité régionale que comme réelle source de volonté politique susceptible d’aboutir à des actes tels que des actes terroristes motivés par les velléités indépendantistes. Ce sont les conditions matérielles de l’île qui amènent en effet aux premières violences.

 

 

 
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