II. L’éducation Bantou dans la République Sud-Africaine.
Cette partie, se veut comme l’illustration précise d’une
politique d’Apartheid, celle de l’éducation réservés aux populations non-Européennes. Cette « analyse » permet de mettre en perspective les tenants et aboutissants de l’Apartheid, on y
décèle clairement l’esprit de qui nous permet de comprendre pourquoi tout cela.
Rappellons le, tout l’ensemble du système colonialiste, de discrimination raciale et d’exploitation économique, réside dans ce
refus de permettre aux Africains d’entrer dans le même autobus, le même parc ou la même église qu’un Européen. Ce système enlève aux Africains la terre qui est la leur et le fruit de leur
travail, elle les oblige à vivre dans la pauvreté, la misère, la maladie, les prive d’instruction, de formation intellectuelle et technique, les fait s’entasser dans des taudis, leur ôte toute
espèce de liberté d’expression et de libertés démocratiques. Car en un mot comme en cent, le principal but que poursuivent les colons en appliquant la ségrégation, c’est l’exploitation économique
des paysans et des classes laborieuses.
A. Les lois sur l’éducation Bantou.
L’ancien Premier Ministre de l’Union Sud‑Africaine, J.G. Strijdem, déclarait en 1953:
«Les Européens doivent tenir bon et rester les maîtres (sans) de l’Afrique du Sud: telle est notre politique. Si nous rejetons
l’idée des Afrikanders et le principe que le Blanc ne peut demeurer le maître, si le droit de vote doit être accordé aussi aux non‑Européens, et si les non‑Européens obtiennent avec leur bulletin
de vote d’être représentés, comment l’Européen pourra‑t‑il rester le maître? A notre avis, le Blanc doit conserver, dans tous les domaines, le droit de gouverner le pays et d’en rester le
».
1. Le « Baasskap[1] » et l’éducation « nationale chrétienne ».
En 1939,
l’Institut d’éducation nationale‑chrétienne fut fondé en vue de rechercher une politique d’éducation pour l’Afrique du Sud, susceptible d’être acceptée par les Afrikaners. La politique élaborée
prescrivait: «Chaque sujet doit être instruit à la lumière de la Parole de Dieu, c’est‑à‑dire, des principes appropriés de la Sainte Ecriture (en d’autres termes, selon les dogmes et les
traditions des Eglises Calvinistes Hollandaises d’Afrique du Sud). Et plus loin: «Si le maître n’est pas chrétien, il représente pour nous un danger mortel». Pour l’enseignement supérieur, il est
prescrit ce qui suit: «On devra enseigner et mettre en pratique la doctrine et la philosophie chrétiennes... Le corps enseignant des Universités devra être formé de savants nationaux‑chrétiens
convaincus».
L’abandon de l’anglais, poursuivi d’arrache‑pied, constitue un élément capital afin de s’assurer la mainmise sur l’Africain et
son exploitation. L’emploi de l’Afrikaners et des langues tribales, comme le veut le système Bantou, marque une régression, car ces langues sont moins articulées que l’anglais et donc peu aptes à
exprimer les idées compliquées de la culture contemporaine. D’une certaine manière, la langue est véritablement l’instrument de la culture, et le retour à ces langues locales les met précisément
sur un pied d’égalité avec le grossier «toolo» que les Bantous sont autorisés à employer. Cette disparition voulant la marginalisation de l’anglais indique clairement la culture que l’on a
choisie d’adoptée, et de fait, la langue se trouve être l’un des enjeux de la lutte. Car sans communication, aucune action possible.
La loi de 1953 sur l’éducation des Bantous est donc destinée à préparer les Africains à former une communauté bantoue séparée.
La loi de 1951 sur les autorités bantoues vise en plein XXe siècle à recréer le système tribal. Les 12 millions d’Africains qui habitent dans les Réserves doivent donc être soumis à un
remaniement et être ré‑installés en tenant compte de leur groupe ethnique: Xhosa, Zoulou, Sotho, Pondo, Fingo, etc (comme nous l’avons vu précédement). Chaque village sera transformé en
communauté bantoue, avec un chef nommé par le gouvernement et constituant une autorité bantoue. Le grotesque de ce titre est qu’un grand nombre d’Africains ne connaissent même pas la langue de la
tribu à laquelle leurs ancêtres appartenaient ni aucun des anciens rites qui y étaient associés. En clair, les Africains doivent être déversés dans des camps où ils vivent en vendant leur
potentiel de travail à bon marché.
C’est aux chefs de police Noirs que revient la tâche de faire observer ces lois draconiennes. Verwoerd vise à créer une
communauté sans défense et privée de tous ses droits, y compris le droit de vote, et servant uniquement de réservoir disponisble en guise de main‑d’oeuvre bon marché. Il est intéressant de
remarquer qu’environ 60% de la main‑d’oeuvre employée dans les mines d’or provient de pays africains étrangers. Le Dr. Margaret Read note: «La principale exportation du Nyassaland au cours des 50
dernières années a été des hommes». Plus de 40.000 d’entre eux sont employés dans la république Sud‑africaine. En Janvier 1960, 429 Africains ont perdu la vie dans le terrible désastre
minier de Coalbrook. Parmi eux se trouvaient seulement deux habitants de l’Afrique du Sud. Les autres venaient, pour une moitié, du Mozambique, et pour l’autre moitié, du Basutoland. En 1954, il
y avait dans l’Union 173.000 travailleurs provenant de l’Afrique orientale portugaise. Ces gens‑là n’avaient pas d’assurance permanente, ni pour eux, ni pour leurs familles. L’Africain vit avec
un pied dans l’endroit où il travaille et l’autre dans sa Réserve.
2. L’éducation Bantou, un instrument d’esclavage.
La république actuelle «née en mai 1961, a pris à charge d’exclure tous les non‑Blancs de toute participation à la vie
politique et de reléguer les Bantous dans des zones séparées, où l’on pense vaguement qu’ils formeront un jour des nations séparées». Avec ce système, les non‑Blancs ne tarderont pas à devenir de
véritables ilotes[2]. Les écoles et les universités ne sont plus des centres d’éducation mais d’endoctrinement, destinés à faire accepter docilement
l’esclavage. Il est de plus en plus clair que «l’éducation des Bantous» se propose d’ôter à l’Africain une véritable éducation, de le couper du grand courant de la culture moderne et du progrès
intellectuel et de l’enfermer dans un ghetto spirituel. Bien que Verwoerd se vante hautement de donner une éducation à un plus grand nombre d’Africains que jamais auparavant, ce qu’il veut en
réalité, c’est faire passer les 4/5 de la population aussi rapidement que possible par l’engrenage de son «éducation à l’esclavage», de manière à avoir des esclaves dociles et contents de leur
sort. L’éducation des Bantous laisse entrevoir ce que l’on réserve aux 1.500.000 hommes de couleur (sangs mêlès d’Européens et d’Africains) et aux 500.000 Indiens. Dans les projets entièrement
mis en oeuvre pour les Africains, ou plutôt pour les Bantous, ils peuvent voir l’image de leur esclavage futur.
Le ministère des Affaires Indigènes contrôle l’éducation, s’occupe de fournir la main‑d’oeuvre africaine à bon marché, dirige
l’agriculture, se charge de collecter les impôts sur le revenu, le logement, le travail et par tête, et aussi, entre autres devoirs tyranniques, a celui de faire appliquer les odieuses lois de
passage. A propos des impôts, un député au Congrès national africain, Moses Kotane, disait en septembre 1958: «De même que les lois de passage et les réglementations concernant les permis, les
impôts appliqués aux Africains ont essentiellement pour but de les contraindre à rester de simples manoeuvres». Le commissaire Noir doit non seulement tirer les charbons du feu en collectant les
impôts, mais il doit aussi veiller à l’organisation, à l’administration des écoles locales, et jouer le rôle «d’autorité tribale». Peu importe si le commissaire ne sait ni lire ni écrire son nom,
il n’est pas disqualifié pour autant. Il peut tout simplement faire une croix sur un document officiel, étant donné que ce dernier sera signé, dans le rôle de témoin, par l’un des maîtres que
lui‑même emploie. On consacre trop de temps dans les écoles à l’enseignement religieux et aux exercices de dévotion. Mais le plus grand nombre d’heures est prévu pour la préparation aux travaux
manuels, avec naturellement beaucoup de pratique. Les élèves doivent apprendre à se servir scientifiquement d’un balai, d’une pioche ou d’une pèle et doivent se familiariser avec ces outils afin
d’atteindre la plus grande efficacité en vue de leur exploitation future. Des fonctionnaires du ministère des Affaires Indigènes sont en train de rédiger de nouveaux manuels destinés aux écoles
bantoues. Les livres scientifiques internationaux ont été mis à l’index. Même les bibliothèques publiques Sud‑africaines sont tombées sous la hache de l’apartheid.
B. L’impact du dispositif.
1. Dégradation de l’éducation.
Lorsqu’eut été votée la loi sur l’éducation des Bantous, le Comité national africain organisa le boycottage de toutes les
écoles. Des milliers d’enfants, en guise de protestation, s’abstinrent d’aller à l’école un certain jour. Le P. Huddleston nous expose les conséquences de ce geste : «Le Dr. Verwoerd prit le
parti de regarder le boycottage comme un acte de rébellion. Les 7.000 enfants qui y participèrent ne seraient plus acceptés, leur dit‑on, dans aucune autre école... Les écoles boycottées furent
privées de subventions pour le paiement des maîtres et ces derniers perdirent leur place». Ainsi le boycottage est devenu un crime en Afrique du Sud et le petit Africain en est puni de la manière
la plus préjudiciable pour lui, en le privant du droit à l’accès au savoir. Tout cela, parce qu’il se trouve mêlé à une protestation contre l’apartheid.
En théorie, tous les petits Africains ont le droit de fréquenter l’école à partir de l’âge de huit/neuf ans, pas plus tôt.
Après quatre ans d’école élémentaire, les enfants passent l’examen écrit prescrit par le ministère des Affaires Indigènes. Seulement sont admis à l’école secondaire ceux qui obtiennent la mention
très bien. Ceux qui échouent serviront de fourrage au Moloch de la mine. Comme la loi interdit aux Africains tout travail spécialisé à la mine, ces petits demi‑illettrés seront les meilleures
recrues pour la main d’oeuvre migratoire. Quatre ans plus tard, les élèves restants doivent passer l’examen écrit équivalant au brevet élémentaire. Ils seront admis, non pas en raison de leur
mérite ou de leur intelligence, mais bien plutôt du degré de leur endoctrinement. En outre, ne sera pas admis un nombre d’élèves supérieur au contingent déterminé chaque année. Dans une zone
d’inspection, par exemple, sur 1.080 élèves, 118 seulement furent déclarés admis au brevet élémentaire. Pour la grande majorité, c’est la fin de leurs études. Deux ans plus tard, la petite
poignée de bacheliers promus à la suite du dernier examen d’école secondaire, ne verront s’ouvrir devant eux, pour y poursuivre leus études, que les portes des « universités
tribales».
2. Universités Tribales et échec…
Depuis 1960, c’est‑à‑dire l’année où fut adoptée la loi sur la ségrégation dans les universités, Separate University
Education Bill, les non‑Européens ne purent plus suivre les cours des deux universités officielles du Cap et de Witwatersrand. Selon Otto Raum, «environ 5 à 6.000 étudiants, dont 10% de
non‑Européens suivaient les cours de ces universités en 1960». L’université de Durbanal comptait 1.900 étudiants en 1958. Sur ce nombre, 560 étaient des non‑Européens, principalement des Indiens.
On craignit de voir les non‑Européens l’emporter par le nombre sur les Blancs: il fallait donc une université séparée pour résoudre le problème. Fort Hare, fondée en 1917, est le plus ancien
Collège universitaire Bantou d’Afrique du Sud. Pour contrôler les cours qu’elle donnait, elle fut affiliée à l’université Rhodes de Grahamstown en 1949. Elle fut alors fréquentée par tous les
non‑Européens. Elle eut même des étudiants des deux Rhodésies, du Nyassaland, du Tanganyika, du Kenya et de l’Ouganda. En 1960, elle avait deux facultés, pour les humanités et les sciences
naturelles; elle avait des sections indépendantes pour l’éducation, la théologie, les sciences économiques et le droit. Elle comptait environ 400 étudiants. En 1959, le corps professoral
comprenait 38 enseignants dont 11 étaient Africains. Avec les changements survenus en 1960, plus d’un maître indésirable fut remercié ou n’eut pas d’autre alternative que de donner sa démission.
Le nombre des étudiants diminua également.
Le 1er août 1959, le Collège universitaire de Turfloop de Pietersburg fut fondé pour les tribus Sotho, Venda, Tswana et Herero.
En 1962, environ 122 étudiants prirent leur inscription. A Belleville, fut fondé en 1960 le « Bush College» pour les gens de couleur et les Malais. Environ 300 étudiants vinrent s’inscrire. A
Empangeni, Zoulouland, le Collège universitaire Ngoyo fut ouvert pour les Zoulous avec seulement 50 étudiants environ. L’université d’Afrique du Sud à Prétoria qui donne même des cours par
correspondance comptait 10.459 étudiants en 1960 (dont un cinquième était des non‑Européens). Elle supervise les examens de toutes les universités «tribales». Même l’Université Pie XII de Rome au
Basutoland est placée sous sa tutelle. En 1961 le Collège de Rome comptait 170 étudiants dont 76 venaient de la République, 27 du Basutoland lui‑même, et le reste d’autres pays étrangers. Les
professeurs, maîtres et étudiants de ces universités tribales ne sont pas autorisés à «propager des idées susceptibles de gêner les activités du Gouvernement» (Separate University Éducation
Bill du 15 mars 1957).
Conclusion et Ouverture
Ce dossier se clôt donc sur cette présentation finale des lois sur l’éducation Bantou. En effet, il
savérera que l’éducation des Bantous (à l’instar de tout le régime d’Apartheid), comme tout autre système éducatif, exige certaines conditions pour réussir. Premièrement, elle doit pouvoir être
acceptée de ceux à qui elle est destinée. Deuxièmement, elle doit non seulement être présentée comme utile aux étudiants, mais elle doit être considérée comme telle par le peuple. Troisièmement,
elle doit être en accord avec les tendances de l’époque en ce qui concerne la culture générale, les idées sociales, économiques et politiques. Ces trois conditions manquent totalement dans le
système d’éducation de Verwoerd. II n’est pas un seul secteur de la population africaine qui l’accepte. Les étudiants suivant les cours dans les universités que j’ai citées ne s’y trouvent que
parce qu’ils n’ont pas d’autres alternatives, et aussi par « ignorance »et dans le fond parce qu’ils se trouvent devant un dilemme insoluble.
Ce rapide tour d’horizon d’une histoire riche, complexe, physique et malgré tout humaine est un préalable indispensable (bien que pas suffisant) à la
compréhension du régime d’Apartheid. L’histoire des Boers, car c’est avant tout d’eux qu’il s’agissait, est une histoire extraordinaire de part sa spécificité et son intensité… Sans pour autant
nous permettre de juger, ou d’excuser le passé, les éléments décris nous donne l’occasion de mieux comprendre ce qu’il s’est véritablement passé, et pourquoi cela s’est déroulé de cette manière
là, et pas autrement. Il était important de, sans faire se l’avocat du diable, voir l’évolution des mentalités Boers, faîte avant tout de frustrations et de peurs…
Aujourd’hui, l’Afrique du Sud doit faire face à de nombreux nouveaux défis. L’Apartheid est officiellement abolit depuis 1991. La nation
arc-en-ciel[3] tente de se construire, mais le chemin est encore long.
Comme l’a montré la Commission Vérité et réconciliation, les tensions qui animent encore la « nation Sud-africaine » reste tenace. Nous voyons bien que les Noirs hésitent entre le
pardon, et la vengeance. Le temps, espérons le, est et sera le meilleur allié de ce pays qui peut enfin voir venir l’avenir un peu plus sereinement…
Il ne reste plus qu’à la nation arc-en-ciel de s’enraciner dans un socle national Sud-africain commun à affirmer et à entretenir, en espérant que,
contrairement à l’arc-en-ciel, l’édifice réalisé avec force grâce aux leçons du passé, ne soit en rien éphémère. Et qu’à l’instar du symbole de l’Afrique du Sud, la fleur Protéa royale,
l’espérance qui est né de tant d’épreuve ne fane jamais…
[1] : Cette notion induit que l'homme blanc doit toujours être le chef.
[3] : Dans la Bible, Noé affirme que tant qu’il y aura des arc-en-ciel sur terre, Dieu veille sur
nous, et que l’Humanité pourra être sauvée…